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Des Monts Célestes aux sables Rouges

16 février 2012

En cet été 1932, Ella Maillart, ancienne championne de ski suisse, arpente le bureau central de la Société de tourisme prolétarien de Moscou. Elle rêve du Turkestan, elle veut parcourir l’Orient, fascinée par la simple évocation de certains noms : Samarcande et les « ruines fabuleuses » de Tamerlan. Elle souhaite également découvrir le mode de vie des nomades.

La vie des nomades me captive. Leur instabilité m’attire, je la sens mienne comme celle des marins : ils vont, d’une escale à l’autre, partout et nulle part chez eux, chaque arrivée ne marquant somme toute qu’un nouvel appareillage… (p. 14)

Comme eux, je veux traverser le désert au pas lent des chameaux et, au siècle de l’aviation, comprendre encore l’état d’esprit des caravanes. (p. 17)

Après avoir remué ciel et terre, elle trouve enfin un groupe en partance pour les hauts plateaux kirghises. Encore quelques paperasseries, et la voilà dans un train en partance pour Frounzé, avec le statut de journaliste.

Qui a parlé des couleurs éclatantes de l’Orient ? Le paysage si intensément éclairé est, au contraire, couleur de poussière, gris et monotone. L’horizon uniforme est rond comme en mer : je comprends pourquoi les nomades ont des yeux étroits. Éblouis, ils ne laissent ouverte qu’une mince fente entre leurs paupières si clignées qu’elles en sont parallèles. Et autour d’eux, ils ne posent leurs regards que sur des horizontales : le sable infini qui tremble de chaleur, la mer plate, la steppe continue, les rails qui s’allongent… Pas une verticale, arbre ou construction. (p. 36)

La voyageuse a une personnalité étonnante : elle ne tient pas longtemps en place. Sportive, elle est incapable de résister à la vision d’une montagne recouverte de poudreuse sans se bricoler des skis sur le champ, même si cela implique de marcher sept heures dans la neige avant de descendre la pente. Elle fait preuve d’une patience limitée avec son groupe du début et les excursions donnent lieu à nombre de chamailleries. Indépendante, aventurière, juste assez méfiante pour ne pas se faire avoir, elle suscite la sympathie des habitants, les fait parler sans trop de peine. Elle connaît des réfugiés dans beaucoup de villes traversées et semble avoir des amis dans tous les pays. Peu encline au romantisme, elle avoue trouver « merveilleux d’avoir en soi une telle capacité d’émotion », face à un jeune amoureux bégayant devant son amie Maroussia, à Samarcande.

Le groupe parcourt à cheval les Monts célestes séparant le Kirghizistan de la Chine. Plus qu’une promenade, c’est une épreuve de force dans le froid. Elle prend des notes sur les gens, retranscrit des dialogues. Elle s’attache à décrire la situation politique actuelle et passée des pays traversés. C’est un salutaire retour dans le monde réel après son idéalisation de la vie nomade, qui n’est pas synonyme de liberté : les clans suivent des parcours obligés tout au long de l’année, il existe des contraintes politiques et biologiques selon les saisons. L’organisation des occupants d’une yourte est traditionnelle ; chacun reste à sa place.

Le groupe est hébergé dans les yourtes des nomades, se nourrissant exclusivement de viandes bien grasses et de laitages. L’hygiène est une notion très relative, mieux vaut s’accrocher pour les détails des repas ! Par exemple, Ella cire ses chaussures avec la couche de graisse qu’il lui reste sur les mains après le dîner. Il est courant que le même bol, la même serviette serve pour tous les convives.

Certaines apparitions restent fascinantes, tels ces cavaliers kirghises, aigle au poing, chassant la marmotte. Elle trouve les femmes « dignes », les hommes « racés ». Très attirée par la frontière avec la Chine, elle renonce à regret à cette expédition non prévue et donc imprudente. « Triste demi-tour, dos tourné à mon désir, longue descente sous un ciel tourmenté. » (p. 143)

À Alma-Atan, capitale du Kazakstan, elle se sépare du groupe et se dirige seule vers Tachkent. Le train-Maxime, degré zéro du confort, la fait voyager sur un marchepied de wagon, sur lequel elle parvient à s’endormir.

« Les Turco-Mongols se disent descendants du Loup-Gris et de la Biche-de-Lumière. Il est de ces images qu’on ne peut décrire : les proportions de leurs lignes, l’harmonie de leurs volumes chantent en vous. Les coins remontés des yeux fins brillent d’intelligence, le nez droit fait suite à l’accent personnel d’un sourcil maigre et indiscipliné, la bouche charnue mais secrète fait une moue indulgente et semble dire : « Je peux bien être sur une passerelle de wagons à bestiaux, cela ne change rien à ma qualité. » (p. 181)

Elle découvre avec curiosité Tachkent, sa première grande ville orientale, qu’elle trouve beaucoup moins ennuyeuse que ce qu’on lui avait décrit. Elle remarque les aryks, nombreux cours d’eau qui traversent les villes dans toute la région. Elle se fond dans la foule du marché, où on peut acheter un bol de plov. La plupart des femmes sont voilées par leurs tchédras.

« Les Ouzbeks ont le sourcil touffu très noir ; sur la tête, le calot rond brodé ; ici leurs femmes ne sont pas voilées, mais portent encore le parandja, ce manteau posé sur la tête et dont les fausses manches pendent par-derrière, bordées de passementeries. Les vieilles n’ont qu’un œil d’actif : elles cachent l’autre derrière le second pan du manteau. » (p. 71)

Étant passée par les mêmes endroits qu’elle à quatre-vingt ans d’intervalle, j’ai eu une double impression d’actualité de ses observations et de traditions disparues. J’ai retrouvé les tenues en velours, « comble de l’élégance » (oui, même à 45 degrés, en été), la nourriture à base de thé, tchachlicks et plov. J’ai aussi pu relativiser ce que j’interprétais comme un mercantilisme envahissant avec l’essor du tourisme, quelque peu choquée par l’installation de boutiques de tapis dans les mosquées et autres monuments historiques, alors qu’elle décrit déjà des villes où chacun a quelque chose à vendre, et le fait avec détermination.

Elle s’attache à faire parler les gens pour mesurer les conséquences économiques de la monoculture de coton. L’URSS a pris cette décision afin de contrer les Etats-Unis, en produisant son propre coton. Le Plan fixe des objectifs à remplir pour les paysans. Les promesses de meilleures conditions de vie ne sont toutefois pas toujours tenues et certains redeviennent nomades. Surtout, cette monoculture très consommatrice en eau va conduire à l’assèchement progressif des grands fleuves, puis de la mer d’Aral, ce que ne sait pas encore Ella Maillart.

Impressionnée par la splendeur de Samarcande, « une ville dont je ne sais rien que la magie de son nom », elle connaît le luxe d’être logée dans une médressé, ancienne école coranique où elle occupe une cellule. On a alors droit à une visite touristique en règle, avec description des monuments, anecdotes historiques. Elle adore les couleurs bleu sombre et turquoise des briques vernies. La vieille ville est dans un piteux état : le Réghistan est en cours de réparation, le bâtiment étant dangereusement penché ; la mosquée de Bibi Khanoum est en ruine.

Avec les amis qu’elle se fait, elle cherche à observer la vie quotidienne, notamment le travail des femmes, dans la soie, la culture du coton, la broderie. L’arrivée des Russes a permis la libération des femmes. Elles abandonnent progressivement le voile, le mariage est interdit avant seize ans par la loi soviétique. On ne lui cache pas les tensions dans les couples introduites par cette évolution.

Après Samarcande, elle se rend à Boukhara, selon le parcours obligé du pays. La ville est dans un état navrant. De façon surprenante, elle rencontre ensuite une communauté allemande mennonite à Khiva, religion dérivée des anabaptistes. La dernière partie de son voyage se fait à dos de chameau dans le désert du Kizil-Koum (les sables rouges en question), au début de l’hiver, par un petit moins 25 degrés.

On peut se féliciter de son souci constant de son appareil photo, qui ne cesse de tomber, perd des pièces… Le résultat en vaut la peine, comme on peut s’en rendre compte sur ce site, qui propose quelques clichés de ce voyage de 1832. Après Odette du Puigaudeau, c’est une voyageuse très différente que j’ai pris plaisir à suivre dans ses pérégrinations, et que je suivrai peut-être à nouveau à travers l’Asie…

Ella Maillart, Des Monts Célestes aux sables Rouges,
Ed. Payot & Rivages, 2001, 356 p. (première édition en 1943)

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4 commentaires leave one →
  1. 17 février 2012 06:47

    ce livre est pour moi! je suis allée dans ce coin là, mais de façon plus classique…

  2. 18 février 2012 19:46

    C’était aussi ma motivation pour le lire ! J’ai voyagé par là pendant l’été 2010. Oui, tu as bien lu, pendant l’été, ce qui nous donnait un petit 45° à l’ombre. L’avantage, c’est qu’on n’avait aucun problème pour trouver une chambre d’hôtel, les touristes viennent à une autre saison ! Et toi, c’était quand ?

  3. 19 février 2012 07:39

    Eté 2009, donc en plein cagnard aussi. Vive la clim! A un moment délicat, puisqu’on a démarré par l’Iran post élections et émeutes , (tenue islamique correcte pour les femmes à 45 degrés, mais on a tenu le coup), continué par le stalinien Turkménistan, puis l’ouzbekistan et ses splendeurs, ensuite le Kirghizistan, où il faisait quand même plus frais, passage de la frontière chinoise et descente vers des coins désertiques. Etonnant ce changement climatique! Je précise que l’ouest de la Chine était en pays ouïgour là aussi post émeutes et villes sillonnées par les véhicules de l’armée chinoise.
    J’adore voyager, mais en 2011 j’ai choisi des démocraties plus sures…

    • 19 février 2012 17:29

      Alors là, j’admire le courage ! Personnellement, je me refuse à visiter un pays si voile imposé, alors exit l’Iran, l’Afghanistan, le Yémen et autres coins sympathiques… De toute façon, ça m’étonnerait qu’on y entre facilement. En 2010, je me suis fort bien contentée de l’Ouzbékistan, que j’ai arpenté de la mer d’Aral jusqu’au Ferghana. On n’a pas eu le temps d’aller tout au Sud, à la frontière de l’Afghanistan ; aucun regret, le guide mentionnait une température de 70° l’année de la canicule ! Le Kirghizistan me tente beaucoup, la Mongolie aussi. J’ai pris goût aux paysages de steppes ou désert.

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