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Phinéas Finn

3 mars 2012

La série Palliser est la deuxième série écrite par Anthony Trollope, tout aussi connue que celle des Chroniques du  Barsetshire. Elle porte plus spécifiquement sur le monde politique. C’est un peu moins drôle, tout en restant une belle satire de la société de la deuxième moitié du 19e. Et c’est pour moi l’occasion d’entamer ma liste du challenge Trollope de cette année !

Phinéas, fils du Dr Finn de Killaloe, en Irlande, met la charrue avant les bœufs : à peine ses études de droit terminées, au lieu d’ouvrir un cabinet d’avocat, il se fait élire au siège de Loughshane et hérite de la position enviable de député au Parlement à Westminster. Cette orientation de carrière ne plaît pas des masses à son père, qui subvient encore à ses besoins et aurait bien aimé qu’il gagne sa vie, ni à Mr Low, avocat londonien dans le cabinet duquel il a fait son stage, qui considère qu’il vaut mieux se distinguer dans son métier avant de se lancer dans la politique – et éprouve une certaine jalousie face à cette progression fulgurante chez son protégé.

Par contre, il a un succès fou auprès des femmes, et en abuse quelque peu. Vrai personnage masculin à la Trollope, il est ambivalent, pas toujours fiable, comme dans la vie finalement. Il peut voler un baiser à une jeune dame à Killaloe et faire la cour à une autre à Londres. Il peut être terrassé par une déception amoureuse et remarquer qu’une autre jeune dame est absolument charmante… et s’en souvenir par la suite.

Tout le livre repose sur cette alternance entre vie publique et vie privée : un chapitre sur une séance au Parlement, un chapitre sur le rituel de cour dans les salons londoniens ou les résidences de campagne. Le monde des hommes, le monde des femmes.

On trouve vite un point commun avec la société actuelle dans ce roman : la carrière politique se fait grâce aux femmes. Un beau mariage joue beaucoup pour l’obtention d’un bon poste. Parce qu’il n’y a pas trente-six solutions quand on est pauvre et qu’on choisit la carrière politique : soit on suit aveuglément son parti, sans exprimer le moindre avis divergent, pour conserver son poste, soit on épouse une riche héritière pour bénéficier de sa fortune et garder son indépendance d’esprit, en restant dans l’opposition.

Les personnages féminins vont donc se montrer déterminants dans l’intrigue, qui ne se contente pas d’être un roman d’apprentissage classique. Lady Laura Standish se considère comme la protectrice de Phinéas et se complaît dans le rôle de la femme inaccessible inspirant une violente passion. Son amie Violet Effingham est aussi vive que drôle. Vivant sous la coupe de sa duègne de tante, lady Baldock, son besoin d’éclats se traduit par des petits dialogues aussi inconvenants qu’hilarants. Elle déclare pour rire ( ?) que rien que pour emmerder sa tante, elle aimerait fuguer avec un inférieur ou faire « quelque chose d’impardonnable ».

– Si c’était possible sans que je me compromisse, j’aimerais qu’on lui apprenne un beau matin que je me suis enfuie avec le curé.
– Comment peux-tu être aussi perverse, Violet ? (p. 82)

Les apparitions de lady Glencora Palliser sont elles aussi mémorables, tellement elle est spontanée et d’une grande franchise de ton. Le personnage est introduit dans le premier tome de la série Palliser, avec l’épisode romanesque venant perturber le début de sa vie conjugale avec Plantagenêt « Planty » Palliser, homme digne, un rien coincé, promis à une superbe carrière politique dans les tomes suivants.

Ces personnages féminins forts et indépendants permettent en fait à l’auteur d’exprimer des opinions à la limite de l’impertinence, tandis que les hommes, de leurs postes officiels, émettent des avis plus conventionnels. C’est le drame habituel des femmes intelligentes, réduites au néant social par la société victorienne, qui ne peuvent donc s’exprimer que depuis la sphère privée. Elles y brillent, mais n’y gagnent aucun pouvoir. Comme dans Quelle époque !, il y a des personnages féminins très capables, acculés à l’inaction par le statut de « jeune fille », puis par celui de femme mariée.

– Je me demande vraiment si Mr Kennedy estime les femmes capables de comprendre le sens de la Constitution britannique
– Mais quel en est le sens, selon toi, Violet ? intervint lady Laura.
– C’est évident. C’est la liberté de rouspéter au sujet de la flotte cuirassée, ou du scrutin secret, ou des impôts, ou des pairs, ou des évêques – sur n’importe quoi, sauf sur la Chambre des Communes. Voilà le sens de la Constitution britannique. (p. 172-173)

On entrevoit la possibilité du mariage d’amour, mais il vaut mieux que la dame ne soit pas trop intelligente pour s’accommoder de son état. L’auteur entreprend de dévoiler les secrets du mariage ou, du moins, de la version mondaine de celui-ci : calculs de revenus, tyrannie, migraines…

Il démystifie de même le monde de la politique, décrit comme peuplé de gens d’une intelligence ordinaire, dont la principale qualité est l’éloquence, qui ont bien souvent obtenu leur siège par pure chance, dans la mesure où la cooptation laisse la place au hasard. Même la prise de parole au Parlement apparaît soigneusement organisée ; l’ordre des intervenants, la nature même de leurs discours, ne surprend personne et, lorsque Phinéas prend la parole, c’est parce que ses collègues le lui ont « suggéré ». Les enjeux politiques sont les mêmes qu’au moment de l’écriture du roman : le secret du scrutin, la Réforme électorale, avec la question du cens (pas de suffrage universel)  et… les conserves de petit pois dans l’armée. De manière drolatique, ces différents  thèmes sont mis sur le même plan dans la description des réunions des députés.

Le texte fait allusion à la difficulté pour un romancier de raconter des débats politiques :

Mais qui saurait vous aider quand il s’agit de traiter l’auguste sujet d’une réunion du Cabinet ? C’est une aide inimaginable. Personne ne saurait rien vous apprendre sinon ceux qui resteront muets comme des carpes. Mais on a au moins ce réconfort de savoir que, quelles que soient les erreurs de la narration – quelles que soient les libertés extrêmes prises avec la vérité, il n’est pas de critique, sinon précisément un ministre du Cabinet, qui saurait vous reprocher vos erreurs. (p. 242-243)

Certaines descriptions sont convaincantes ; d’autres manquent de détails sur le travail concret (Phinéas étudie des dossiers…), le rôle joué par les intermédiaires.

Les conceptions politiques de Trollope ne font guère de doute à la lecture. En tant que conservateur, il critique Disraeli, premier ministre de l’époque, à travers le personnage de Daubeny. À ce qu’il ressort de ses écrits, Trollope n’a jamais été favorable à une meilleure répartition des richesses. Il estime que tout le monde doit rester à sa place et s’en contenter, que sortir de son milieu ne peut conduire qu’à un échec personnel, voire une catastrophe de plus grande ampleur. Il exprime un grand paternalisme envers les classes défavorisées, dont on peut trouver un exemple dans une lettre de la fiancée de Phinéas sur le droit de bail en Irlande : « Mais comme tu me l’as dit un jour, quand on veut faire le bien des gens, on n’a pas le droit d’espérer qu’ils le comprennent. C’est la même chose que baptiser des nourrissons. » (p. 585)

Le roman n’en est pas moins passionnant. Sa partialité ne nuit pas à l’histoire ; elle fait bien apparaître les enjeux des batailles politiques entre les deux camps. J’ai beaucoup aimé les personnages de Lady Laura et de Mme Goesler, deux beaux portraits de femmes, tournées vers l’action mais bridées par leur condition féminine. Nous les retrouvons dans les Antichambres de Westminster, ainsi qu’une bonne partie des personnages de ce roman. Face à ces personnages d’une grande noblesse, et d’une honnêteté sentimentale étonnante (l’époque ne permettait pas de parler de sexe dans un roman, mais Trollope sait très bien se faire comprendre), le héros apparaît comme encore plus maladroit et opportuniste. Il se rattrape avec sa relation amicale compliquée avec lord Chiltern, dont les désirs toujours trop proches des siens mettent sa loyauté à rude épreuve.

J’ai déjà lu Les Antichambres de Westminster, ainsi que Le Premier ministre, que j’avais pu trouver plus facilement en bibliothèque au moment où je lisais la série. C’est toujours mieux de la lire dans l’ordre, puisqu’on suit l’évolution de la carrière de Phinéas Finn, tout en s’intéressant de plus près à Plantagenêt et Glencora. Il me reste donc à lire The Duke’s Children pour clore le cycle Palliser, seul tome encore non traduit.

Anthony Trollope, Phinéas Finn, Ed. Albin Michel,
1992, 651 p. (Phineas Finn. The Irish Member, 1869)

Série « Palliser » :

Peut-on lui pardonner ?
Phinéas Finn
Les Diamants Eustache
Les Antichambres de Westminster
Le Premier ministre
The Duke’s Children

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8 commentaires leave one →
  1. 4 mars 2012 07:59

    Tu m’as devancée! Mon billet est prêt mais en ce moment mon blog est en mini pause.
    bref, j’ai lu déjà Peut-on lui pardonner? avec une héroïne principale, mais aussi Lady Glencora dont l’histoire est évoquée en quelques lignes dans Phineas Finn. Et je compte continuer avec les diamants Eustace (en VO!!!). Les antichambres de W sont aussi à la bibli en français.
    Tu sais il y a un autre Trollope qui vient de sortir en librairie.
    Pour Phineas, j’ai vraiment été étonnée du fait que ça se lise si agréablement. J’ai l’impression qu’en fait les habitudes à la chambre des députés n’ont pas trop changé?
    je retiens aussi de très très beaux portraits de femme!

  2. 4 mars 2012 14:26

    Ah ben, je n’ai pourtant pas fait la course ! 😉 Mon brouillon de billet a dormi sur mon ordinateur, devenu impraticable pendant une bonne semaine.
    Moi aussi, je l’ai trouvé lisible sans effort. On arrive à comprendre les enjeux politiques sans trop se casser la tête, même si les notes de fin aident bien.
    J’avais beaucoup aimé Peut-on lui pardonner ?, avec encore une étude psychologique du mari à couper le souffle (si je ne confonds pas les titres). Tu verras, l’intrigue des Diamants Eustace est très particulière, avec une héroïne pas si admirable que d’autres…
    Le dernier Trollope publié que tu évoques doit être « Le Docteur Thorne », de la série Barchester : très bien, à lire dans l’ordre, soit après « Les Tours de Barchester ».

  3. 5 mars 2012 09:13

    Je vais essayer de convaincre ma bibli de l’acquérir (elle refuse les pleiade pour Dickens, mais là, j’ai plus de chances)

    • 5 mars 2012 22:03

      Oui, met en avant que c’est la première traduction du titre depuis des siècles et qu’il a un fan club bien actif aujourd’hui !

  4. 5 mars 2012 16:44

    j’ai oublié de te donner le lien pour ma participation au challenge
    http://en-lisant-en-voyageant.over-blog.com/article-phineas-finn-99387334.html

    • 5 mars 2012 22:06

      Merci ! Je vais commenter de ce pas cette note passionnante. J’aurais sûrement commencé mon prochain Trollope avant que tu puisses emprunter Dr Thorne à ta bibli. 😉

  5. 6 mars 2012 16:20

    Je n’ai pas commencé cette série mais j’ai « Phineas Finn » dans ma PAL…En fait je vais commencer par la série de Barchester puisque j’ai chez moi « Le directeur », « Les tours de Barchester » et donc « Le docteur Thorne » nouvellement traduit. Il a fait en sorte de nous occuper longtemps notre cher Trollope !

    • 8 mars 2012 22:26

      Avec ces trois-là, tu vas passer un très bon (long) moment ! Ça reste vraiment ma série préférée, même si la Palliser se lit bien aussi. Je ne me lasse pas de la faire découvrir en en parlant autour de moi, les réactions sont plutôt positives. 🙂

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