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Une Année à la campagne

16 mars 2012

Voici un livre merveilleux, où l’on se laisse fasciner par la magie de la nature. Découpé selon les saisons, en courtes saynètes faisant intervenir des animaux, des plantes ou tout simplement les souvenirs de la narratrice, il m’a donné envie de participer au Challenge des quatre saisons de Nadael, faisant ressentir le passage des mois de manière très vivante.

Venue douze ans auparavant avec son mari dans les monts Ozark, au sud du Missouri, pour lancer une entreprise d’apiculture de belle taille, Sue Hubbell a un coup de foudre pour le terrain qu’ils achètent. Le couple bat de l’aile ; ils se séparent, monsieur quitte la maison et la laisse continuer seule la récolte de miel. Elle met du temps à s’y faire, puis apprécie vraiment sa « solitude » ; notion toute relative quand on est aussi attentive aux moindres manifestations de vie autour de soi. A cinquante ans, elle se voit comme une femme vieillissante, au physique commun, qui n’attire pas l’attention. Les relations humaines sont pourtant bien présentes, même si distantes, avec son fils, ses amis, ses voisins. Et les animaux de la ferme et sauvages constituent eux aussi une forme de vie sociale.

Pendant ces douze années, j’ai appris qu’un arbre a besoin d’espace pour pousser, que les coyotes chantent près du ruisseau en janvier, que je peux enfoncer un clou dans du chêne seulement quand le bois est vert, que les abeilles en savent plus long que moi sur la fabrication du miel, que l’amour peut devenir souffrance, et qu’il y a davantage de questions que de réponses. (p. 20)

De façon intéressante, elle ne se considère pas complètement propriétaire du terrain mais simple occupante, au même titre que les bruants indigo, les coyotes, les serpents, les grenouilles. Elle ne s’offusque pas de la présence des bêtes dans sa maison : grenouilles, araignées, termites, estimant que, tout comme elles, elle n’est qu’un hôte de passage. Son écriture transpire la générosité. On sent dans la formulation de ses phrases la curiosité, la tolérance, l’envie de communiquer avec l’animal ou la plante.

Hier soir, j’étais en train de lire au lit et je sentis plus que je n’entendis un léger choc sur la couverture à côté de moi. Regardant par-dessus mes lunettes, je vis une fière et rondelette grenouille grise qui m’examinait. Nous nous dévisageâmes pendant un certain temps, jusqu’à ce que je la prenne pour la porter dehors et la mettre dans le noyer, derrière le chalet. Mais même au creux de mes mains, elle ne bougea pratiquement pas et après que je l’eus posée dans l’arbre, elle resta là, immobile, se fondant merveilleusement avec l’écorce. Une grenouille pleine de sérénité. (p. 35)

D’une tournure d’esprit scientifique, elle aime aller au fond des choses, avec une prédilection pour les plus anodines. Elle fournit évidemment des descriptions très intéressantes des abeilles, racontant la formation d’un essaim, l’introduction d’une nouvelle reine dans une ruche. J’ai eu l’impression que cette espèce devenait de plus en plus mystérieuse au fur et à mesure qu’elle l’observait.

Elle peut passer des heures à regarder une procession de chenilles. À ses yeux, aucun animal n’est « nuisible » : les chauve-souris mangent les moustiques, les serpents mangent les souris qui mangent le grain des poules. Même l’araignée recluse brune, à la dangereuse morsure, trouve grâce à ses yeux. Il faut dire que sa sinistre réputation, quelque peu usurpée, a au moins le mérite de faire fuir les touristes.

Le chapitre le plus passionnant pour moi porte sur les… aoûtats ! On croit à tort que ce sont des insectes qui se glissent sous la peau, provoquant d’atroces démangeaisons. Ce sont en fait des arachnides, « couverts de poils duveteux » et « plutôt gracieux ». Une larve minuscule éclôt de leurs œufs et grimpe sur les ronces ou les buissons à la recherche d’un hôte. Si elle choisit un humain, elle préfère les endroits où les vêtements sont serrés (chevilles, aine, taille, aisselles), pour être bien protégée. Puis elle injecte un enzyme digestif qui fait dissoudre la chair, qu’elle aspire pendant environ trois jours. Se gratter tue l’aoûtat et se révèle contre-productif, aussi bien pour l’aoûtat que pour l’humain. Tout à fait le genre d’informations édifiantes qui permettent de briller en société !

Elle ne cache pas les difficultés de sa vie rurale. Avec son petit gabarit, elle doit abattre des arbres, déplacer ses nombreuses ruches, réparer son chalet et sa grange. En hiver, dans la région, les sont routes enneigées puis boueuses, au point d’en être impraticables. Elle préfère toutefois cette vie à la vie urbaine et son angoissante injonction à consommer. Ses interrogations existentielles m’ont un peu attristée : est-ce qu’on ne « sert » plus à rien alors qu’on n’est plus l’épouse, la mère du jeune enfant, la femme à séduire ? Fort heureusement, elle semble avoir trouvé un début de réponse à cette question et c’est bien une grande sérénité qui se dégage de son livre.

Et nous voilà donc revenus, avec ma manie interventionniste, à l’être humain responsable de l’installation d’un poulailler dans l’habitat d’élection des souris, déclenchant à l’origine tout le processus. J’aime y songer comme à un cercle. Si je m’écarte d’un pas du centre, je me retrouve faisant partie du cercle − un cercle fait de poulets, de maïs concassé, de souris, de serpents, de vanneaux, de moi-même pour en revenir de nouveau aux poulets, diagramme précis qui ne donne qu’une vague idée de la complexité de l’ensemble. Car chacun d’entre nous s’intègre également à d’autres figures reliées entre elles et le résultat global à multiples facettes est aussi complexe, aussi subtil, flexible, fragile, qu’une toile d’araignées. En tant qu’être humain, je me mêle un peu de tout ; j’interviens, je change, je modifie. Ce n’est ni bien ni mal, je joue mon rôle simplement, tout comme le serpent qui mange les souris et les vanneaux joue le sien. Mais étant un être humain, je suis nantie d’un cerveau qui me permet de m’apercevoir que lorsque je manipule et modifie n’importe quelle partie du cercle, il y a des répercussions sur tout l’ensemble. (p. 100)

Sue Hubbell, Une Année à la campagne : Vivre les questions,
Ed. Gallimard, 1988, 249 p. (A Country Year : Living the Questions, 1983).

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4 commentaires leave one →
  1. 17 mars 2012 18:30

    Oh la lecture de ce roman a tout l’air d’être un enchantement. Je le note et je m’empresse d’aller mettre le lien vers ton billet pour le challenge des quatre saisons, dont je viens justement de faire un bilan.

  2. 17 mars 2012 19:19

    Je confirme ! Il est particulièrement agréable à lire pendant cette période de transition de l’hiver au printemps et rend bien compte de l’effervescence typique de cette saison. Merci pour le lien. 🙂

  3. keisha permalink
    19 mars 2012 18:09

    Carrément un indispensable, je l’ai lu deux fois! Quel bonheur ce livre…

    • 19 mars 2012 22:12

      Et ce sont des blogs comme le tien qui me l’ont fait découvrir. C’est le genre de livres qu’on a envie de relire et d’offrir. 🙂

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