Skip to content

The Duke’s Children

2 avril 2012

Hélas, pauvre Planty !

Au moment où débute le sixième et dernier tome de la série Palliser, Lady Glencora Palliser, femme de l’ex Premier Ministre, duc d’Omnium, vient de mourir. Notre ami Plantagenêt s’en trouve complètement désemparé. Peu liant, peu expansif, il n’est qu’intelligence cérébrale et laissait à son épouse le soin de cultiver leurs relations. Il se retrouve avec leurs trois enfants, jeunes adultes, sur les bras, qui représentent autant de problèmes insolubles pour leur père handicapé affectif.

Il doit gérer des problèmes qui embarrasseraient les parents les plus indulgents, alors qu’il n’a jamais songé à créer de liens personnels avec ses enfants. Ceux-ci l’appellent d’ailleurs entre eux « le Gouverneur » au lieu de « papa ». Son fils aîné, Lord Silverbridge, Plantagenêt de son petit nom (of course !), a déjà réussi à se faire virer de Cambridge. Plus que sa récente élection au Parlement, il s’intéresse aux courses de chevaux ou à la chasse. C’est un bon à rien friqué comme il en existe tant. Il fréquente d’ailleurs le Beargarden, club arpenté par Felix Carbury dans The Way We Live Now, avec le panache que l’on sait. Gerald, le cadet, ne vaut guère mieux.

La benjamine de dix-neuf ans, Mary, est une promesse de perfection et de félicités familiales pour son père, qui se voit très rapidement et atrocement déçu : elle veut épouser un pauvre non titré ! Les arguments rationnels ne tiennent pas ; il la trouve, à son grand regret, très entêtée, et tout à fait disposée à vivre une grande passion tragique. Elle lui rappelle de façon désagréable les frasques de sa défunte épouse, à travers son obstination à vouloir épouser un homme sans le sou. Planty senior éprouve une sorte de jalousie posthume envers Glencora, qui avait failli s’enfuir avec le peu recommandable Burgo Fitzgerald, avant que sa famille ne parvienne à la convaincre d’épouser plutôt Plantagenêt Palliser. Laisser Mary épouser un homme de condition inférieure, serait en quelque sorte reconnaître que Glencora aurait mieux fait de se marier avec son rival.

On voit intervenir Mrs Finn, l’actuelle épouse de notre vieil ami Phineas Finn, qui reste, lui, en retrait de l’intrigue. Amie de longue date de la famille, ses relations avec le Duc illustrent bien les ambiguïtés du personnage, qui peut estimer une personne socialement inférieure à lui, à condition qu’elle reste dans les limites de sa condition. Cette problématique se reproduit avec Isabel Boncassen, qu’il « aime beaucoup », mais dont il ne veut pas dans sa famille.

La lettre de Planty senior à Planty junior, récemment élu au Parlement, montre le sérieux de son engagement politique et son total décalage avec son époque :

And then I would have you always remember the purport for which there is a Parliament elected in this happy and free country. It is not that some men may shine there, that some may acquire power, or that all may plume themselves on being the elect of the nation. (…) A member of Parliament should feel himself to be the servant of his country, − and like every other servant, he should serve. If this be distasteful to a man he need not go into Parliament. If the harness gall him he need not wear it. But if he takes the trappings, then he should draw the coach. You are there as the guardian of your fellow-countrymen, − that they may be safe, that they may be prosperous, that they may be well governed and lightly burdened, − above all that they may be free. If you cannot feel this to be your duty, you should not be there at all. (p. 122)

« Duty », voilà bien le terme préféré du duc d’Omnium! Homme public avant tout, il ne conçoit pas qu’on puisse sacrifier le devoir lié à un nom illustre pour son plaisir personnel. Il est vrai que lui n’a jamais été obligé d’épouser une femme qui lui déplaisait…

L’arrivée d’Isabel Boncassen, jeune, riche et belle américaine, nous fait plonger en plein Henry James ! Trollope a pu être qualifié d’écrivain de la tradition, de la campagne anglaise figée, ce qui ne s’applique pas du tout à ses œuvres les plus tardives. Ici, on voit le changement à l’œuvre, avec des personnages américains sympathiques, aux prises avec le système de castes anglais. L’aristocratie anglaise, avec son sens de l’étiquette rigide, heurte les sentiments égalitaires des Américains. Isabel danse avec des employés de banque à New York et ne les juge pas humainement inférieurs aux lords auxquels elle fait tourner la tête à Londres.

On voit encore l’ambiguïté de Trollope sur le rôle des femmes. Il sort quelques piques contre les féministes (la blague serait d’en être une), pourtant dans tous ses livres il montre un regard acéré sur leur rôle empêché dans la société. La solution généralement apportée n’est pas une plus grande liberté d’action mais un bon mariage, sort réservé à ses héroïnes favorites (qui sont les plus sentimentales, et non les plus intelligentes). Il n’ignore pas l’insatisfaction des femmes, mais considère que, globalement, les choses ne doivent pas changer.

Ses héroïnes sont pleines de caractère mais étrangement résignées. À titre d’exemple, la tirade d’Isabel Boncassen sur les hommes, à l’attention de ses parents ( !), reflète un agacement féminin envers les hommes, en même temps que la certitude d’être inférieures, « jamais finies » :

Young men are prety much the same everywhere, I guess. They never have their wits about them. They never mean what they say, because they don’t understand the use of words. They are generally half impudent and half timid. When in love they do not at all understand what had befallen them. What they want they try to compass as a cow does when it stands stretching out its head towards a stack of hay which it cannot reach. Indeed there is no such thing as a young man, for a man is not really a man till he is middle-aged. But take them at their worst they are a great deal too good for us, for they become men some day, whereas we must only be women to the end. (p. 260)

La formule de la série Palliser, à savoir alterner les chapitres sur la vie publique et la vie privée m’a un peu lassée, après avoir lu il y a peu Phinéas Finn. Mon conseil serait : pas trop de Palliser d’un coup ! Après les mariages à rechercher et à éviter, on passe aux jeunes politiciens à lancer. Les vicissitudes du candidat à l’élection d’une bourgade, dans le chapitre « Polpenno », sentent le vécu, Trollope s’étant porté candidat en 1868, sans résultat. Il évoque ainsi avec fatalisme le démarchage interminable, les conversations assommantes avec les maîtresses de maison, les disputes inévitables avec le « guide, philosophe et ami » qui le force à faire ses vingt visites dans l’heure. On appréciera au passage, derrière l’humour, la franchise inouïe de l’ancien candidat, qui ne cache pas le pensum d’une campagne forcément hypocrite.

It’s a nuisance to which no man should subject himself in any weather. But when it rains there is superadded a squalor and an ill humour to all the party which makes it almost impossible for them not to quarrel before the day is over. To talk politics to Mrs Bubbs under any circumstances is bad, but to do so with the conviction that the moisture is penetrating from your greatcoat through your shirt to your bones, and that while so employed you are breathing the steam from those seven other wet men at the door, is abominable. (p. 443)

À travers le personnage de Sir Timothy Beeswax, il y a la critique d’une certaine catégorie de politiciens, plus doués sur la forme que sur le fond :

Sir Timothy was a fluent speaker, and when there was nothing to be said was possessed of great plenty of words. And he was gifted with that peculiar power which enables a man to have the last word in every encounter, − a power which we are apt to call repartee, which is in truth the readiness which comes from continual practise. (…)
Now Sir Timothy was a great vehicle, but he had not in truth much corn to send. He could turn a laugh against an adversary; −no man better. He could seize, at the moment, every advantage which the opportunity might give him. The Treasury Bench on which he sat and the big box on the table before him were to him fortifications of which he knew how to use every stone. (…) And this to him was Government! It was to these purposes that he conceived that a great Statesman should devote himself! Parliamentary management! That, in his mind, was under this Constitution of ours the one act essential for Government. (p. 201-202)

L’auteur se fait plaisir, comme d’habitude, en consacrant plusieurs chapitres à la chasse. Les déclarations d’amour sont aussi nombreuses qu’embarrassantes, autre marque de fabrique. Les amoureux ont le chic de se confier pile à la mauvaise personne, genre leur rival le plus sérieux, qu’ils n’avaient pas vu venir !

Donc, si on résume : amour, politique et chasse, voilà le cocktail de cette série de six gros romans. D’après mon expérience, il vaut mieux ne pas les lire à la suite, pour ne pas risquer l’indigestion, mais ils sont tout à fait savoureux après une bonne pause entre deux tomes.

Anthony Trollope, The Duke’s Children, Oxford
World’s Classics, 1999, 633 p. (première edition en 1880)

Série « Palliser » :

Peut-on lui pardonner ?
Phinéas Finn
Les Diamants Eustache
Les Antichambres de Westminster
Le Premier ministre
The Duke’s Children

Publicités
2 commentaires leave one →
  1. 2 avril 2012 08:51

    Le sixième, donc j’essaie d’éviter d’en savoir trop, je n’en ai lu que deux. J’avais prévu le numéro 3, mais me conseilles-tu d’alterner avec l’autre série? Cruel dilemme! ^_^

  2. 2 avril 2012 09:09

    Tant qu’à faire, continue sur Palliser, en alternant avec d’autres types de lecture ! Parce que c’est mieux de lire les Chroniques du Barsetshire d’une traite. En plus, certains personnages de cette série se retrouvent dans l’autre, tu risques de tout mélanger.
    En fait, ce sixième tome renouvelle complètement la galerie de personnages, sauf en ce qui concerne le Duc et Mrs Finn. Comme l’identité de Mrs Finn reste un enjeu du début de la série, mieux vaut que tu n’en saches pas trop ! Sinon, ce n’est pas une suite à l’intrigue du précédent, à proprement parler.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :