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La Stratégie du choc

12 juin 2012

Quelle claque que ce livre, bilan terrible des politiques néolibérales menées dans le monde entier depuis les années 1970 !  Une fois de plus, Naomi Klein fait preuve d’une conscience du travail de journaliste, dont on ne trouve plus beaucoup d’exemples aujourd’hui. Elle va se rendre compte sur place des catastrophes engendrées ou exploitées par la capitalisme néolibéral : depuis les usines textiles délocalisées en Asie, dans No Logo, à l’expropriation de populations victimes de guerres, ouragans, inondations, elle voit une même logique à l’œuvre, qu’elle baptise « capitalisme du désastre » :

J’appelle « capitalisme du désastre » ce type d’opération consistant à lancer des raids systématiques contre la sphère publique au lendemain de cataclysmes et à traiter ces derniers comme des occasions d’engranger des profits. » (p. 13)

Les bons remèdes du docteur Friedman

Un personnage plane sur l’ensemble du livre, maître à penser des dernières décennies : l’économiste Milton Friedman, « grand gourou du mouvement en faveur du capitalisme sans entraves ». Elle voit son influence dans les décisions significatives prises, par exemple, à l’issue du passage de l’ouragan Katrina en Louisiane, en 2005. Alors que le nombre de morts et de personnes ayant besoin d’être relogées nécessitait des mesures sociales urgentes, on voit les promoteurs immobiliers se féliciter des « superbes occasions » offertes pour détruire les logements sociaux et construire des immeubles en copropriété à la place, ou encore l’occasion  de remplacer les écoles publiques par des établissements privés, des « écoles à charte », ce qui sera effectivement fait quelques mois plus tard, avec des instituteurs licenciés et réembauchés avec un salaire inférieur.

Pendant plus de tris décennies, Friedman et ses puissants disciples avaient perfectionné leur stratégie : attendre une crise de grande envergure, puis, pendant que les citoyens sont encore sous le choc, vendre l’Etat, morceau par morceau, à des intérêts privés avant de s’arranger pour pérenniser les « réformes » à la hâte. (p. 14)

Le libre marché profite des chocs en tous genres, qui constituent autant de chapitres implacables : le rachat du littoral du Sri Lanka après le tsunami, avec le remplacement des villages de pêcheurs par des stations balnéaires lucratives ; la guerre en Irak ; la crise de l’endettement en Amérique latine et en Afrique… La transition économique est généralement imposée de façon non démocratique, à l’exception de l’élection de Ronald Reagan aux Etats-Unis et de Nicolas Sarkozy en France (une aberration, selon l’autrice). Ce modèle « s’il est en partie compatible avec la démocratie, a besoin de conditions totalitaires pour être imposé dans son expression la plus pure. » (p. 21) On va ainsi profiter des traumatismes de la population dans les régions totalitaires d’Amérique du Sud, ou des aux attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, pour faire passer des mesures à la hâte.

Ces mesures suivent toutes la même stratégie : élimination de la sphère publique, déréglementation totale des entreprises et réduction draconienne des dépenses publiques. La « liberté » obtenue relève plus d’un système corporatiste, qui voit l’alliance entre riches politiciens et grandes sociétés. D’immenses transferts de ressources publiques vers le secteur privé s’accompagnent d’une explosion de l’endettement, d’un accroissement de l’écart entre riches et pauvres et d’une exacerbation du nationalisme. Ce système mise de fait sur la sécurité et la répression des citoyens récalcitrants, par la surveillance, l’emprisonnement, l’emploi fréquent de la torture.

La torture est vue comme la « métaphore de la logique qui sous-tend la stratégie du choc ». Les manuels de torture descrivent une phase où le prisonnier tombe dans une sorte d’apathie, de paralysie psychologique, ayant perdu tous ses repères familiers. A ce moment, il est plus ouvert à la suggestion, prêt à passer aux aveux ou à renier sa foi. Pour Naomi Klein, les attentats du 11 septembre ont joué ce rôle de « choc » pour l’ensemble du continent Nord-Américain.

A l’instar du prisonnier terrorisé qui donne le nom de ses camarades et renie sa foi, les sociétés en état de choc abandonnent des droits que, dans d’autres circonstances, elles auraient défendus jalousement. (p. 31)

Le cheminement de sa pensée semble curieux. Elle commence par relater l’interview d’une femme rendue amorphe et amnésique par des expériences d’isolement sensoriel et de reconditionnement psychologique, accompagnées d’électrochocs, à l’université McGill de Montréal, dans les années 1950. Les résultats de ces expériences, financées par la CIA, ont ensuite été mis en œuvre dans les techniques de torture des décennies qui ont suivi. Mais Naomi Klein pousse le parallèle jusqu’à affirmer que la « table rase » psychologique attteinte avec des doses répétées d’électrochocs correspond aux conséquences économiques et sociales d’un pays soumis au capitalisme néolibéral. La torture reviendra souvent dans les pages de ce livre, comme élément accompagnant inévitablement des politiques économiques impopulaires.

L’application de l’idéologie dominante depuis les années 1970

Elle s’appuie sur l’histoire du renversement du président Allende au Chili, facilité par le soutien des Etats-Unis à la junte militaire. Mais elle souligne aussi l’influence intellectuelle exercée par l’économiste Milton Friedman, conseiller de Pinochet au Chili dans les années 1970, dont des dizaines d’étudiants chiliens avaient pu suivre les cours grâce à un programme d’échange. Convertis au capitalisme, ces « Chicago Boys » ne rêvaient que d’appliquer leurs théories de libéralisme économique total à un pays réel.

Résultat : chômage et prix montent en flèche, une petite partie de privilégiés s’enrichit tandis que les salaires connaissent une baisse énorme des salaires, avec pour conséquence l’appauvrissement du plus grand nombre. Torture et assassinat de masse visent les gauchistes, les contestataires, tous les défenseurs de l’Etat-providence. Le but affiché est de « nettoyer » le pays, avec une comparaison douteuse à l’amputation d’un membre malade. Le terme de génocide semble ici approprié : il s’applique à l’extermination d’un groupe, ici politique. La même chose se retrouve en Argentine, en Uruguay…

La logique sinistre ne tarde pas à être importée en Europe. Margaret Thatcher, en Grande-Bretagne, était impressionnée par les résultats économiques du Chili mais ne pensait pas qu’une telle méthode pouvait être appliquée dans un pays démocratique. Elle a d’abord suscité une opinion favorable avec la guerre des Malouines, puis a entrepris la répression des grèves des mineurs de charbon, véritable guerre contre les salariés. Les mesures suivantes ont été, sans surprise, la privatisation des sociétés d’énergie, de transport et de télécommunication.

Friedman s’intéressait particulièrement aux crises, qui permettent le changement :

(…) Lorsque survient une crise économique suffisamment grave – dépréciation marquée d’une devise, effondrement du marché, forte récession –, tout vole en éclats et les dirigeants sont libres de faire le nécessaire (ou ce qu’ils considèrent comme tel) pour résoudre la crise dans laquelle est plongé le pays. Les crises sont, d’une certaine façon, les zones franches de la démocratie – des « moments vacants » au cours desquels les règles habituelles touchant le consentement et le consensus ne semblent pas s’appliquer. (p. 217-218)

Il est important de rapprocher cette analyse glaçante de la mise en avant de la crise en Europe comme justification aux coupes dans le budget public.

L’idée est que la politique est conçue comme une guerre éclair et que les gens réagiront moins contre un changement massif que contre des mesures prises progressivement. Les dirigeants néolibéraux rêvent donc d’une « table rase », passant par la destruction totale des institutions. Un pays sujets à d’importants mouvements politiques  court un risque d’effondrement économique ; c’est là qu’il dépend des prêts du FMI, suspendus à des mesures en faveur de l’élimination du contrôle des prix, de la privatisation des sociétés de l’Etat, des coupes budgétaires.

La liste des pays qui y passent s’allonge : Pologne, Russie, Chine, Afrique du Sud… On peut bien sûr compléter avec l’actualité et s’apercevoir que les mesures de redressement économique proposées en Europe sont tristement banales, et n’ont en aucun cas aidé un pays à s’en sortir dans le passé.

Le capitalisme du désastre profite des épidémies et des guerres, considérées comme des marchés en expansion. Suite au 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont vu la privatisation de pans entiers de l’armée, l’expansion de l’industrie de la sécurité intérieure, l’essor de la surveillance. Avec la guerre en Irak, c’est encore l’idée d’une table rase qui s’exprime, permettant la reconstruction d’un Etat sous étroit contrôle américain, d’une économie néolibérale. Après les bombardements, les frontières sont ouvertes aux capitaux étrangers, les sociétés d’Etats sont privatisées et rachetées par des entreprises étrangères, qui n’embauchent pas d’Irakiens. Une nouvelle constitution est imposée sans discussion par les Etats-Unis. N. Klein analyse l’état désastreux de l’Irak comme conséquence, résultat de l’application de l’idéologie de l’école de Chicago. Sa plus belle réussite, en somme.

On a affaire à un authentique désastre capitaliste, à un cauchemar déclenché par une cupidité qui se déchaîne sans fin dans le sillage d’une guerre. (p. 541)

Après le carnage, la reconstruction

Après cette analyse accablante du monde actuel, N. Klein conclut sur une note positive, pointant « l’essoufflement du choc » et la reconstruction possible par les peuples eux-mêmes. La politique néolibérale se trouve discréditée :

Pendant sa progression, la croisade économique avait réussi à conserver un vernis de respectabilité et de légalité. Aujourd’hui, le vernis s’écaille à vue d’œil. Ce qu’on découvre, ce sont des inégalités grossières érigées en système et souvent rendues possibles par une criminalité grotesque. » (p. 692)

Depuis les années 2000, les élections en Amérique latine portent au pouvoir des partis de coalition de gauche qui s’opposent fermement au capitalisme dévastateur. Hugo Chávez au Vénézuela, Lula au Brésil, Ortega au Nicaragua, Correa en Équateur, Morales en Bolivie… On trouve dans ces pays le même souci d’organiser des référendums sur les privatisations, de réhabiliter les terres ou les usines à l’abandon, de reprendre les sociétés en faillite sous forme de coopératives. Les mouvements politiques sont décentralisés, coopératives et conseils de quartier répartissant les pouvoirs au niveau local et communautaire. En Chili et en Argentine, les politiciens se déclarent opposés aux expériences de l’école de Chicago dans leur pays. L’ensemble des pays d’Amérique du Sud sont en voie vers l’autonomie envers le FMI et la Banque mondiale.

Le même mouvement se produit en Europe, où on a vu le rejet de la Constitution européenne en France en 2005.  Malheureusement, le contrecoup des politiques néolibérales se fait aussi sentir sous la forme de mouvements nationalistes et racistes en Europe. Depuis la parution du livre, on aura cependant remarqué que les choses commencent sérieusement à bouger, à commencer par la Grèce ! Les programmes explicitement anti-néolibéraux ne bénéficient naturellement pas d’une couverture médiatique suffisante et se trouvent diabolisés. Le résultat des élections de 2012 en France ne porte guère à l’optimisme, sans vaste mouvement populaire de remise en cause des politiques menées. Ce livre a le grand mérite de montrer qu’il n’y a pas de fatalisme en matière politique et sûrement pas une solution unique.

Naomi Klein, La Stratégie du choc : la montée d’un capitalisme
du désastre
, Babel, 2010, 828 p. (The Shock Doctrine, 2007)

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2 commentaires leave one →
  1. 13 juin 2012 22:50

    La stratégie du choc est en ce moment appliquée en Grèce qui est utilisée comme laboratoire européen. Ce genre d’ouvrage est à rapprocher de la Fabrique du consentement de Noam Chomsky. Par ailleurs, sur les mécanismes économiques Joseph Stiglitz a parfaitement décrit en 2003 les politiques absurdes imposées par le FMI, et dans une moindre mesure la Banque mondiale, dans la Grande Illusion. Enfin, Frédéric Lordon est incontournable pour décrypter les phénomènes en cours. C’est un peu ardu mais d’une pertinence rare.

  2. 14 juin 2012 22:57

    Bien d’accord sur la Grèce, comme si les laboratoires de par le monde avaient manqué… Ce qu’on teste, c’est le degré de consentement ou de résignation des populations. Chomsky est déjà sur ma liste de lectures estivales ! Les lectures de fictions vont alterner avec des lectures engagées sur ce blog dans les semaines qui viennent.

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