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Le Livre des enfants

14 juin 2012

Une famille qui permet aux enfants de développer leur imagination et leur créativité, dans une belle demeure entourée d’un grand jardin, sonne comme un conte de fée. Justement, des contes, Olive Wellwood en écrit et vit très bien de ses publications. Elle rédige également pour chacun de ses enfants une histoire particulière, une aventure dans un souterrain peuplé de créatures magiques pour le joli Tom, une histoire de personnages se transformant en hérissons dès qu’ils en revêtent la peau, pour l’espiègle Dorothy.

La fin du XIXe siècle est une époque riche en mouvements artistiques et politiques et le couple Wellwood se passionne pour les thèmes de l’époque, aimant inviter parents et amis pour de longues fêtes costumées.

Les Wellwood organisaient pour la troisième fois cette fête qui célébrait le début de l’été. Parmi leurs invités se pressaient socialistes, anarchistes, quakers, fabiens, artistes, éditorialistes, libres-penseurs et écrivains. Tout ce petit monde occupait, soit à demeure, soit le week-end et le temps des vacances, des cottages ou de vieilles fermes rénovées, des maisons dans le style Arts and Crafts, ou d’autres au milieu de cités ouvrières. Dispersés dans les villages, les forêts et la campagne du kentish Weald et des Downs, au nord et au sud, ils avaient tous fui la Grande Fumée et rêvaient d’un monde utopique dans lequel les brouillards de pollution ne seraient plus qu’un mauvais souvenir. Les fêtes organisées chez les Wellwood n’étaient pas de ces goûters au cours desquels on sert le thé dans des tasses et des coupes rustiques, dans une ambiance glaciale. Ce n’étaient pas davantage l’une de ces réunions politiques où l’on discute du conseil municipal londonien et de la Russie, fût-elle libre ou accablée par la famine. Leurs fêtes étaient tout en frivolités et l’on dansait sous les lampions, en déguisements de soie et de velours, au son des flûtes et des violons. (p.39)

Comme d’habitude chez Byatt, on s’attarde beaucoup sur les vêtements, les objets environnants. Les personnages vont visiter l’exposition universelle de Paris en 1900, admirer les bijoux Lalique (dont la femme libellule qui orne la couverture), découvrir l’électricité. La formation d’un jeune homme auprès d’un potier de génie caractériel fournit l’occasion de longues descriptions du travail de vernissage et de cuisson des pots. Il faut éviter de se demander si le sujet nous passionne mais simplement accepter ce rythme, qui a rebuté certaines lectrices, d’après ce que j’ai pu lire ici et là. Personnellement, j’ai adoré, mais je suis une grande malade.

Il y avait plusieurs séries de pots. La partie centrale de l’exposition consistait en un assortiment de récipients – coupes, jarres, pots en forme de bouteille allongée – recouverts de vernis aux formes abstraites. Sur un grand nombre d’entre eux, on voyait d’abord, à la base, un rouge sang mat semblable à de la lave en fusion, qui se poursuivait par une couche noire comme de la suie, au-dessus de laquelle se déchaînaient une mince étendue d’eau, peut-être une mer, d’un bleu délavé, surmontée d’une crête géométrique aux formes blanches et écumantes qui se cabraient et s’écroulaient. D’autres pièces présentaient des vernis qui fonçaient, s’élevaient, plongeaient et se dispersaient, telles des forces amplifiant le moutonnement vitreux d’une mer déchaînée. Il y avait des verts, des gris et des argents semblables à des aiguilles d’air s’engouffrant dans des ténèbres abyssales. (p. 574)

Au fur et à mesure que les enfants Wellwood grandissent, on se rend compte que leur vie n’est pas aussi idyllique qu’il n’y semblait. Avoir une mère perpétuellement perdue dans ses contes de fées peut s’avérer problématique au moment de passer à l’âge adulte. Tom se débat avec une possessivité maternelle dont il n’a pas pleinement conscience, Dorothy prend très jeune la décision de devenir médecin, Hedda est une tête de mule qui déterre le secret le plus accablant de la famille. Parmi les cousines et amies, la plupart des jeunes femmes veulent aussi travailler, réfléchir. Elles doivent se montrer d’une grande force de caractère pour faire des études, en résistant aux injonctions au mariage de leur entourage. Une grossesse non désirée constitue une véritable catastrophe, dans quelque milieu que ce soit. On assiste au mouvement des suffragettes, obligées de recourir à la violence pour se faire entendre et sévèrement réprimées.

Byatt n’échappe pas complètement à la leçon d’histoire dans son roman. De longs passages énumèrent des événements politique, plus pour planter le décor que par rapport à l’évolution de tel ou tel personnage. Elle aime entrecroiser son intrigue d’autres récits et offre plusieurs passages des contes sinistre d’Olive, parmi lesquels j’ai préféré « Les habitants de la maison dans la maison ». Alors qu’elle nous fait suivre plusieurs personnages en parallèle pendant une bonne partie du roman, la fin en escamote certains, et non des moindres, ce qui m’a laissée un peu frustrée. Le livre reste magistral, foisonnant d’idées, passionnant.

A.S. Byatt, Le Livre des enfants, Flammarion,
2012, 686 p. (The Children’s Book, 2010)

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2 commentaires leave one →
  1. 15 juin 2012 14:19

    Ce roman a l’air passionnant! Je note.

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