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Quatuor d’automne

18 juin 2012
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J’ai choisi ce titre pour participer au challenge des quatre saisons tout en renouant avec Barbara Pym, dont j’avais adoré le premier roman. Dès le premier paragraphe, je me suis souvenue pourquoi j’étais fan :

Ce jour-là, bien qu’à des heures différentes, ils allèrent tous les quatre à la bibliothèque. Le bibliothécaire, s’il les avait seulement remarqués, leur aurait trouvé un air de famille. Eux le remarquèrent chacun à leur tour, avec ses cheveux blonds qui lui arrivaient jusqu’aux épaules. Cette longue chevelure exubérante, assez déplacée faut-il dire, étant donné la nature du travail et les circonstances, leur inspira des jugements peu flatteurs, mais c’était sans doute qu’ils avaient piètre opinion de leur propre coiffure. (p. 7)

Letty, Edwin, Norman et Marcia sont de petits employés de bureau, arrivés à la soixantaine. Célibataires endurcis, atteints de nombreuses petites bizarreries, ils mènent une vie étriquée, dans l’attente inavouée de la mort. Ainsi, Marcia aime abandonner sur les étagères de la bibliothèque « des objets inutiles que l’on ne pouvait pas, à son avis, faire entrer dans la catégorie des ordures destinées à la poubelle. » Cette même Marcia peut rester assise pendant des heures à regarder fixement devant elle ; elle est ravie de sa mastectomie, l’événement le plus important de son existence, qui lui vaut encore le bonheur d’être palpée régulièrement par des médecins. Les autres se contentent d’une banalité de bon ton, tout en se disant tous « très occupés », tel Edwin qui assiste à toutes les messes et cérémonies religieuses de son quartier.

Le choix du sujet est absolument invendable. Pourtant, c’est ce roman qui a valu à l’autrice le Booker Prize, en 1977, et a signé la fin de sa traversée du désert. Le prix est amplement mérité. En quelques mots, elle pose le personnage, fait saisir toute sa personnalité, voire son histoire. Pas d’ironie trop méchante ni de pitié excessive dans ses portraits, malgré la tristesse prête à affleurer.

Maintenant ce feu déclinait, pour eux tous, mais était-elle, étaient-ils prêts à prendre congé ? » (p. 12)

On peut même considérer que le sujet est traité de manière subversive. Letty, la plus alerte des quatre, pense que l’essentiel de sa vie s’est écoulé. Pourtant, son amie Marjorie continue de nourrir des projets matrimoniaux. Letty, comme ses collègues, préfère peut-être la solitude ? Marcia, de loin le personnage le plus étrange, s’estime bien plus sensée que la plupart des gens. Sa vie, effroyablement monotone, lui semble pleine de piquant. Oui, elles savourent leur petite vie, elles ne se contentent pas de la subir. Le plus difficile est en fait d’avouer qu’on n’a pas spécialement envie de voir du monde au moment des fêtes ou de voyager pendant ses vacances.

Existant à peine selon les critères de l’époque, les deux femmes sont « balayées comme si elles n’avaient jamais été » lorsqu’elles partent à la retraite :

Le sous-directeur adjoint par intérim, à qui on avait demandé de faire le discours de circonstance, ne savait pas exactement ce que Miss Crowe et Miss Ivory faisaient ou avaient fait, au cours de leur vie professionnelle. Un mystère planait sur les activités de leur service – c’était un travail de dossiers et de classements, pensait-on, personne n’en avait la certitude, mais c’était de toute évidence un « travail de femme », le genre de tâche qui pouvait très bien être remplie par un ordinateur. Le détail le plus significatif était qu’elles ne seraient pas remplacées, le service allait peu à peu être supprimé et on ne le maintenait en place qu’en attendant que les hommes qui y travaillaient atteignent l’âge de la retraite. Pourtant, un petit coup de sherry aidant, on pouvait brosser un tableau acceptable même avec des informations aussi peu prometteuses. » (p.113)

Les personnages féminins prennent plus d’ampleur que les masculins, surtout Marcia (et pour cause !). Tous cependant atteignent cet automne de la vie où il faut bien admettre que les rêves de la jeunesse ne se réaliseront pas, pour autant qu’on en ait jamais eu.

Barbara Pym, Quatuor d’automne, Ed. Christian Bourgeois,
1988, 237 p. (Quartet in Autumn, 1977)

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2 commentaires leave one →
  1. 19 juin 2012 10:11

    Interessant, je note!

  2. 19 juin 2012 16:01

    j’adore les sujets invendables de Barbara Pym… ^_^

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