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Les Puissances des ténèbres

25 juin 2012

L’écrivain Kenneth M. Toomey, 81 ans, profite d’une retraite dorée à Malte. Sous le luxe et les honneurs, on ne peut pas dire qu’il ait atteint le summum du bonheur. Geoffrey, son giton, est là pour lui rappeler qu’il n’est qu’un vieillard décati, impuissant et ridiculement porté à la sentimentalité. Le grand drame de Ken, c’est qu’il a un goût littéraire très sûr mais qu’il manque lui-même de talent. Satisfait du volume pris par son œuvre, il ne se leurre par pour autant sur la qualité de celle-ci :

Compagnon d’honneur, voilà tout ce que valait une vieille pédale de mon espèce, probablement. Et pour le Nobel, mes écrits manquaient de l’inélégance et de la partialité nécessaires. À la différence de Boris Dïïengidzdat, je n’étais pas politiquement prisonnier de chaînes que, j’en étais certain, il ne tarderait pas à briser, sitôt que ses droits d’auteur en dollars se seraient suffisamment accumulés. Et je ne ressemblais pas non plus à Chaïm Manon ou à J. Raha Jaatimen : je n’appartenais pas à une vaillante petite nation qui, faute de ressources stratégiques, avait droit à la compensation d’un grand écrivain. J’étais, disaient depuis toujours ces messieurs, un cynique, nullement porté à la profondeur des sentiments ni à l’élévation des pensées. Mais je continuais à me vendre assez joliment. (p. 25)

À la demande d’un archevêque, il doit écrire un texte pour contribuer à la béatification du pape Grégoire XVII, qu’il a bien connu. Une chose en entraînant une autre, le voici égrenant ses souvenirs de jeunesse, tandis que, jeune écrivain sans le sou pendant la première guerre mondiale, il se débattait encore avec les affres de son identité sexuelle. Il est amené à rejeter l’Église, qui condamne son homosexualité sans appel. Sans attaches, plus ou moins renié par sa famille, il se met à voyager.

En Italie, il rencontre deux frères, Domenico et Carlo Campanati, qui vont jouer un rôle important dans sa vie. Musicien de charme, à défaut de talent, Domenico se fait épouser sans tarder par la jeune sœur délurée de Kenneth, Hortense. Un tout autre destin attend Carlo, prêtre peu conventionnel. Gras, laid, vorace, il a le jugement sûr et fait preuve d’une solidité à toute épreuve. Il réussit la plupart de ses exorcismes. Proche du peuple, ses prises de position le porteront plutôt vers le communisme que vers le fascisme. Il finira pape.

Contre toute attente, les passages des prêches de Carlo ont été parmi mes préférés dans ce roman, où le narrateur n’est pas un personnage très attachant. Le mal est le sujet de prédilection du futur Grégoire XVII :

Qu’il me soit permis de vous dire très clairement, mes frères, que, de même que le bien échappe à l’invention de l’homme puisqu’il est une essence éternelle qui lui est révélée pour lui permettre de choisir, de même le mal, ce mortel contraire, ne peut être sa création. Il est l’œuvre d’un autre éternel, chef de la Légion des perdus et des damnés, qui cherche à atteindre le Tout-Puissant en frappant Sa créature la plus chère. Parler d’œuvre du mal à propos de l’homme n’est possible qu’à la faveur d’un extrême relâchement de la pensée et de la phraséologie. Pour user d’une image commode, l’on peut dire que l’homme joue sur un clavier la mélodie du mal, sans en être le compositeur. Non, il y a derrière lui un génie fatal, invisible, mais révélé dans ses œuvres, lesquelles ont un trait commun, une signature, une essence reconnaissable. De même que Dieu est le Créateur, ainsi l’Ennemi de Dieu − et de l’homme − est le Destructeur. » (p. 178)

Il espère toujours « sauver » Ken un jour ou l’autre et lui assure que tout va bien se passer pour lui. Mais Ken est, quelque part, un personnage tragique. Il ne trouve pas l’amour et ne parvient à se souvenir que des ruptures humiliantes avec des jeunes hommes vénaux. Il enchaîne les frasques, se lasse de tout et reporte l’essentiel de son affection sur Hortense, qui se lance de son côté dans une carrière de sculptrice. Son histoire traverse tout le XXe siècle. Il sillonne l’Europe, puis la Malaisie, à la recherche de l’inspiration, bientôt les États-Unis. Il se trouve dans tous les endroits où l’histoire est en marche, souvent au mauvais moment, comme l’Allemagne pendant la seconde guerre mondiale. Il s’engage contre le nazisme, en cherchant à sauver un écrivain juif qu’il vénère. Mais l’ironie du sort le poursuit et on l’accuse de collaboration avec le régime d’Hitler suite à quelques propos radiophoniques malencontreux.

Malgré ses nombreux passages truculents, j’ai eu du mal à venir à bout de ce livre, troisième pavé ambitieux dont le titre contient le mot « ténèbres » depuis la rentrée ( !). Parvenu à la maturité, puis à la vieillesse, Kenneth est incapable de s’intéresser vraiment à son entourage. Comme on voit tout à travers ses yeux, on se préoccupe du coup assez peu du sort de ses neveu, nièce, petite nièce. L’impression d’un énorme gâchis se dégage de ce siècle, traversé par la présence fulgurante de Carlo.

Anthony Burgess, Les Puissances des ténèbres,
Acropole, 1981, 713 p. (Earthly Powers, 1980)

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