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The American Senator

17 juillet 2012

Voilà un roman d’Anthony Trollope qui présente à peu près toutes ses qualités et ses défauts ! Pour les points négatifs, une introduction catastrophique, avec arbre généalogique sur trente pages, puis une scène de club, puis une scène de chasse. Il nous prévient d’emblée que le cadre de l’histoire est un bourg rébarbatif du nom de Dillsborough, qu’aucun de ses habitants n’est extraordinaire. On approche des quatre-vingt pages avant que l’intrigue ne se révèle dans toute sa drôlerie.

John Morton, jeune politicien dans le vent aux affaires étrangères, ramène de son voyage aux Etats-Unis le sénateur de l’État de Mikewa, Elias Gotobed. Celui-ci est très curieux des institutions anglaises ; il veut tout voir de l’Angleterre, du Parlement aux maisons de campagne. Son personnage est un formidable prétexte pour se livrer à une dissection impitoyable de la société anglaise, dans ses coutumes les plus absurdes. Mr Gotobed étant d’une grande spontanéité et aimant faire part de ses observations à ses proches, il ne va pas se faire que des amis sur place. Mais rien ne peut l’étonner. Faisant preuve d’un nationalisme exacerbé, il a depuis longtemps décidé que les Anglais n’étaient pas des gens raisonnables et qu’on ne pouvait guère attendre d’eux la moindre objectivité.

I do not think that any one can perceive in half an hour’s conversation the difference between a Swiss and a German; but I fancy, and I may say I flatter myself, that an American is as easily distinguished from an Englisman, as a sheep from a goat, or a tall man from one who is short. (p. 194)

Invité dans la propriété de John Morton à l’occasion de ses fiançailles, il ne tarde pas à être initié aux joies de la chasse au renard, occupation principale de ces lords oisifs. Un renard est retrouvé empoisonné, ce crime chagrinant énormément les chasseurs bien décidés à occire la bête eux-mêmes. Tout le monde se ligue contre Mr Goarly, un homme désagréable, procédurier et vénal, aussitôt soupçonné d’avoir empoisonné les renards. En effet, les renards mangent la volaille du petit propriétaire et les chasseurs détruisent les récoltes sur leur passage. Mr Gotobed prend immédiatement le parti de Mr Goarly, qu’il considère comme le symbole de la population oppressée par un système féodal, car, s’il y a des Goarly, c’est bien parce qu’il y a des lord Rufford. Toute cette noblesse parlementaire lui semble complètement incapable ; la population anglaise en général lui semble inapte à la moindre entreprise à la façon des Américains, attachés à la réussite matérielle.

Mr Gotobed n’est cependant pas le personnage principal de ce roman. Comme d’habitude, Trollope nous fait visiter des sphères sociales bien différentes et une femme va jouer un rôle de première importance, en nombre de pages plus qu’en influence politique. Les deux principaux personnages féminins, Mary et Arabella, sont très occupés à tenter d’épouser certains hommes et de ne pas épouser certains autres. Arabella Trefoil, belle blonde rompue aux campagnes matrimoniales, dissimule sa profonde lassitude des stratégies de séduction derrière un sourire glacial. Une fois de plus, l’inexistence sociale des femmes de l’époque est très bien rendue ; sans débouchés professionnels, elles n’ont d’autre choix que de se marier. Trollope rend bien compte de toute la perversité de ce système, où les moyens de subsistance sont assujettis à un marché de dupes, dont les hommes contrôlent les rouages. L’éclosion de sentiments sincères n’étant pas automatique après un flirt en bonne et due forme, tous les moyens sont bons pour soutirer une demande en mariage. Un pelotage inconsidéré peut ainsi amener un gentleman à subir de fortes pressions pour « finaliser sa demande ».

Des fiançailles intéressées sont racontées d’un point de vue extrêmement cynique, ce qui n’empêche pas l’auteur de bâtir une romance des plus touchantes entre deux autres personnages. Reginald Morton est le véritable amoureux de l’histoire, capable d’éprouver des sentiments intenses et de les dissimuler tout aussi énergiquement, comme tout bon Anglais.

It must be remembered that Lawrence Twentyman was twelve years younger than Reginald Morton, and that a man of twenty-eight is apt to regard a man of forty as very much too old for falling in love. It is a mistake which it will take him fully ten years to rectify, and then he will make a similar mistake as to men of fifty. (p. 40)

Difficile de se faire une idée de ce roman en cours de lecture. Au moment où on se dit que les scènes de chasse sont interminables, on devient complètement scotchée à l’intrigue autour d’Arabella, qui s’accroche à son bout de gras, indifférente au scandale qu’elle peut provoquer. Son obstination force le respect. Trollope réussit à nous faire prendre le parti d’un personnage présenté comme parfaitement détestable au début.

Le livre est truffé de scènes où les personnages sont décalés, frôlent le ridicule. À chaque chapitre, j’étais amenée à imaginer ce que donnerait telle ou telle scène dans une adaptation cinématographique. Cette histoire donnerait une excellente comédie, avec un peu d’élagage. Dans l’ensemble, ce roman s’avère pleinement satisfaisant, une fois arrivée à la fin.

Anthony Trollope, The American Senator,
Oxford University Press, 1962 (1877)

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