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Une Corne d’abondance

25 juillet 2012

Stupeur et ébahissement : ce roman de Barbara Pym est rédigé à la première personne du singulier, et l’héroïne en est une femme mariée ! Moi qui craignais de me lasser quelque peu des intrigues de vieilles dames compassées, je me suis jetée avec enthousiasme sur les aventures et réflexions de Wilmet Forsyth. Digne épouse de fonctionnaire, elle se rend aux soirées paroissiales, aux comités des bonnes œuvres du quartier, au don du sang. Non qu’elle soit très utile à quoi que ce soit, ni d’une générosité particulière ; elle se contente de suivre ses amies bien intentionnées. Mais quelle élégance, quel charme ! Sa simple présence suffit. Une femme parfaite, cette Wilmet, à ceci près qu’elle a une petite faiblesse :

Le groupe de prêtres s’approchait de nous, et bientôt le père Thames nous présentait le père Ransome.
Ses prénoms – Marius Lovejoy – et le premier aperçu que j’avais eu de lui en début de soirée m’avaient préparées à un bel homme, mais l’impact de sa beauté me coupa le souffle. Il était en effet extrêmement séduisant, avec ses cheveux bruns ondulés et ses grands yeux marron. L’ossature de son visage frappait par son dessin parfait et son expression par son sérieux. (p. 79)

Portant un constat désabusé sur le mariage, cette femme on ne peut plus convenable est très courtisée par les maris et les frères de ses amies. Bien sûr, elle préfère rêvasser sur les pasteurs mais qui sait ce qu’elle veut vraiment, sans oser se l’avouer à elle-même ? On assiste à des scènes cocasses où elle ignore ses prétendants, comme lors d’une tentative de séduction devant un reportage sur les blaireaux, court après un cas perdu d’avance, échafaude des théories cruellement démenties  sur son entourage. C’est une véritable Emma à la Jane Austen.

Selon la méthode de Barbara Pym, derrière la description des petits faits banals de la vie quotidienne et la superficialité forcenée des personnages, on trouve des thèmes plus profonds. Ici, se pose la question du désir féminin, considéré comme une chose malséante dans l’Angleterre des années 1950. Dans une courte scène révélatrice, un professeur de portugais souligne que le verbe desejar ne s’emploie que pour quelque chose qu’on « désire ardemment », et non quand on veut un verre d’eau. Au contraire, Wilmet emploie les mots les plus anodins pour désigner l’objet de son désir le plus intense, éprouve « une sorte de plaisir pervers de penser que l’affection pourrait n’être rien de plus qu’un sentiment inoffensif et conventionnel. » (p. 242)

Le ton général est léger, les personnages d’un ridicule attachant. Les petites intrigues de la paroisse donnent un aperçu saisissant des goûts esthétiques et culinaires des pasteurs. Voilà un livre qui m’a procuré un grand sentiment de confort et d’apaisement, à la fin. Une certaine recette du bonheur, qui évite tout ingrédient un tant soit peu épicé…

Barbara Pym, Une Corne d’abondance, Ed. Christian
Bourgeois, 1992, 328 p. (A Glass of Blessings, 1958)

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2 commentaires leave one →
  1. 26 juillet 2012 06:31

    Il va quand même falloir que je craque à nouveau pour cet auteur!
    Pour le précédent Trollope, il appartient à quelle série? (ou aucune?)

    • 12 août 2012 19:21

      Tu vas finir par craquer car je les aurais tous lus et commentés avant cet hiver, à ce train là. 😉
      En ce qui concerne The American Senator, c’est un tome isolé, il n’appartient à aucune série. Pour le style, il est quand même bien dans la lignée des Palliser novels.

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