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Thérèse philosophe

15 novembre 2012

Cette œuvre est généralement attribuée à Jean-Baptiste de Boyer d’Argens, auteur de romans et d’essais philosophiques. Elle s’inspire d’une affaire célèbre de séduction d’une jeune pénitente, Marie-Catherine Cadière (qu’on retrouve ici sous le nom d’Eradice), par le père Girard, jésuite (Dirrag). Après un énorme scandale et un procès, le père avait été acquitté. Mais quel aliment pour une imagination dépravée !

Le roman a tout naturellement fait scandale lui-même, constamment réédité malgré son interdiction. Rien d’étonnant puisqu’il propose des scènes pornographiques plaisantes, dans un langage châtié, où tout le monde trouve son compte. Il peut même servir de manuel pratique pour la régulation des naissances dans le couple…

La première partie s’attache à l’éducation de Thérèse, jeune fille dotée d’un tempérament fortement sensuel, qu’une éducation trop stricte fait tomber « dans un état de langueur qui était le fruit de mes méditations. » Par un concours de circonstance, elle est témoin des « pénitences » d’Eradice, une dévote à laquelle le père Dirrag a promis la sainteté moyennant quelques exercices spirituels, à l’aide d’un certain cordon de saint François.

Édifiée par ce modèle, Thérèse comprend bien vite comment obtenir la même extase, sans mettre son âme, ni le reste, en danger. C’est une caractéristique remarquable de ce livre que de parler en termes élogieux de la masturbation féminine et des techniques naturelles de contraception, les femmes, même galantes, étant préoccupées par la possibilité d’une grossesse. On voit ainsi un couple s’adonner aux « plaisirs de la petite oie », pour leur plus grand bonheur. Entre deux parties de jambes en l’air, les personnages ont des discussions philosophiques d’une grande liberté, où il est question d’éthique, de religion, de nature.

J’ai bien plus apprécié ce roman que ceux du marquis de Sade, toujours érigé en maître du libertinage littéraire. On trouve des similitudes dans la deuxième partie où Thérèse, orpheline à Paris, rencontre Madame Bois-Laurier, qui lui conte ses aventures de courtisane. On retrouve l’histoire bien connue de la jeune fille pure vendue à des débauchés mais, ici, le catalogue des perversions est beaucoup plus gentil que chez Sade et on n’assiste à aucune torture ou mort atroce. Le corps des femmes est bien sûr souvent exploité, l’innocence abusée comme pour Eradice mais l’héroïne n’a pas à subir ce genre d’outrages. Pour elle, le plaisir est le maître mot et elle trouvera le bonheur, en s’affranchissant des conventions sociales.

Pour les lectrices qui voudraient lire le roman en diagonale en se concentrant sur les scènes de sexe, souhait parfaitement légitime, un résumé de la philosophie exposée dans ce texte constitue le dernier paragraphe.

L’âme n’a de volonté, n’est déterminée que par les sensations, que par la matière. La raison nous éclaire, mais elle ne nous détermine point. L’amour-propre (le plaisir à espérer ou le déplaisir à éviter) sont le mobile de toutes nos déterminations. Le bonheur dépend de la conformation des organes, de l’éducation, des sensations externes, et les lois humaines sont telles que l’homme ne peut être heureux qu’en les observant, qu’en vivant en honnête homme. Il y a un Dieu, nous devons l’aimer parce que c’est un être souverainement bon et parfait. L’homme sensé, le philosophe, doit contribuer au bonheur public par la régularité de ses mœurs. Il n’y a point de culte, Dieu se suffit à lui-même : les génuflexions, les grimaces, l’imagination des hommes, ne peuvent augmenter sa gloire. Il n’y a de bien et de mal moral que par rapport aux hommes, rien par rapport à Dieu. (p. 657)

Si la sociologie est un sport de combat, la philosophie apparaît ici comme un sport d’une nature beaucoup plus voluptueuse, très tentant pour tout dire.

Boyer d’Argens, Thèrèse philosophe, dans Romans libertins du XVIIIe
siècle
, Ed. Robert Laffont, « Bouquins », 1993, p. 575-658 (1748)

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4 commentaires leave one →
  1. 19 novembre 2012 22:03

    ça me rappelle la Philosophie dans le Boudoir, découverte au lycée et qui nous a bien amusés mes amis et moi 🙂

    • 22 novembre 2012 22:06

      Époque, atmosphère proche de Sade en effet, à ceci près que l’héroïne ne connaît pas les pires turpitudes et s’en sort plutôt bien. C’est moins ordurier aussi, même si la scène du « cordon » est très visuelle. J’ajouterai que la philosophie présentée ici me convient mieux que l’égoïsme forcené et l’utilisation de l’autre pour son plaisir personnel.

  2. Torrentia permalink
    20 décembre 2012 15:21

    Je conseillerais plutôt l’édition Garnier Flammarions que celle de Babel. En GF, on a droit à la reproduction des gravures de l’époque. Elles sont tout à fait réjouissantes.

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