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L’Homme de neige

30 décembre 2012

homme_de_neigeNous somme à la fin du mois de décembre 1770, au cœur de la Suède enneigée. Cristiano Goffredi, marionnettiste ambulant, arrive incognito au manoir de Stollborg, dans la région de la Dolécarlie. Il est là pour amuser les convives du château voisin mais entend bien se divertir à titre personnel. Dès le début, le ton est espiègle, le livre s’avère une comédie virevoltante avec un Christian charmeur, épris d’aventures et de romanesque.

Le montreur de marionnettes se donne bien d’autres noms et alterne les masques avec un sens de la mise en scène très enjoué. Il s’invente ainsi de manière impromptue neveu de M. Goefle, un avocat échoué lui aussi au Stollborg, ce qui lui vaut un entretien avec la charmante Marguerite. La jeune comtesse, venu le consulter, se méprend sur l’identité de son interlocuteur et confie ses ennuis à Cristiano qui, farceur, s’est déguisé. Promise à un vilain baron, Marguerite soupire bientôt pour d’autres raisons…

Dans ce formidable roman d’aventures, on alterne scènes de bal et de chasse, identités masquées, jeux de rôles, poursuite de nobles buts derrière la plaisanterie. C’est un « roman romanesque » selon son autrice, qui change de ton dès la première confession de Christian à une oreille amicale, avec une sombre histoire familiale à démêler.

L’amour des marionnettes transparaît à chaque page, le fils de G. Sand, Maurice, ayant élevé ce petit théâtre au rang d’art à part entière à Nohant. Dans une scène extraordinairement vivante, Christian initie M. Goefle, digne avocat avide d’amusements, à l’art du spectacle improvisé. Il se fait le défenseur des burattini, « la marionnette classique, primitive », aussi « la meilleure », contre le fantoccio, marionnette articulée plus élaborée. Prise en main, la pauvre guenille, surmontée d’une tête à peine ébauchée, prend vie et se montre capable d’incarner les personnages les plus expressifs qui soient. Déjà, un texte autobiographique de G. Sand défendait l’illusion troublante procurée par les figurines fabriquées et maniées par son fils : l’imagination du spectateur travaille, au point de croire voir des émotions se peindre réellement sur la figure de bois.

D’où vient ce prodige, qu’une tête si légèrement indiquée, si laide à voir de près, prenne tout à coup, dans le jeu de la lumière, une réalité d’expression qui vous en fait oublier la dimension réelle ? Oui, je soutiens que, quand vous voyez le burattino dans la main d’un véritable artiste, sur un théâtre dont les décors bien entendus, la dimension, les plans et l’encadrement sont bien en proportion avec les personnages, vous oubliez complètement que vous n’êtes pas vous-même en proportion avec cette petite scène et ces petits êtres, vous oubliez même que la voix qui les fait parler n’est pas la leur. Ce mariage, impossible en apparence, d’une tête grosse comme mon poing et d’une voix aussi forte que la mienne s’opère par une sorte d’ivresse mystérieuse où je sais vous faire entrer peu à peu, et tout le prodige vient… Savez-vous d’où vient le prodige ? Il vient de ce que ce burattino n’est pas un automate, de ce qu’il obéit à mon caprice, à mon inspiration, à mon entrain, de ce que tous ses mouvements sont la conséquence des idées qui me viennent et des paroles que je lui prête, de ce qu’il est moi enfin, c’est-à-dire un être, et non pas une poupée. (p. 214)

Au-delà de ce débat esthétique peu courant, le livre offre une galerie de personnages hauts en couleur et touchants, tels M. Stangstadius, savant farfelu qui livre sa recette du bonheur : « D’abord je n’ai jamais connu la grossière et misérable infirmité de l’amour. » N’étant pas aussi parfait, Christian poursuit un amour sincère, qu’il doit mériter, au-delà de la mascarade. L’artiste italien s’attache durablement aux paysages nordiques et leur somptueuse austérité enneigée, à la splendeur des nuits glacées. Comme beaucoup de héros sandiens, le bonheur complet viendra après de longues épreuves.

Ce roman hivernal, qui clôt mon challenge des quatre saisons, est un livre irrésistible et entraînant, au rythme enlevé, empreint d’humour et de sensibilité. Il me rappelle certaines des « fantaisies » de George Sand, dont le talent d’écriture s’épanouit pleinement dans la légèreté, qui n’exclut pas des thèmes plus graves.

George Sand, L’Homme de neige, Actes Sud, 2005, 653 p. (1859)

challenge4saisons

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2 commentaires leave one →
  1. 31 décembre 2012 12:55

    J’adore ce roman il est si différent des autres, dommage qu’il ne soit pas plus connu ! Il faudrait d’ailleurs que je le relise !

    • 31 décembre 2012 16:18

      Oui, je suis d’accord ! Je l’ai adoré moi aussi, pour sa fantaisie qui me rappelle un peu Teverino et le Secrétaire intime. Il y a un tel optimisme qui se dégage de ce livre !

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