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En finir avec Eddy Bellegueule

6 novembre 2014
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enfinirQuiconque soutiendrait que les classes sociales n’existent plus ferait bien de lire ce roman autobiographique, grand cri de haine d’un jeune homme sensible et intelligent contre son milieu d’origine.

Passe encore de naître en Picardie ; la région est plutôt bucolique et jolie. Avoir des parents RMIstes, alcooliques, racistes, homophobes et, naturellement, anti-intellectuels ? Bon, ça donne de bonnes bases pour devenir un révolté. Mais avoir pour nom de naissance Eddy Bellegueule, ça c’est vraiment dégueulasse ! Comment devenir punk, avec un nom pareil ? On comprend que notre jeune auteur a la rage.

A vingt-et-un ans, il écrit donc sa biographie, avec l’ambition de décrire froidement son expérience, sans faire de sentiments. On est vite sidérée par la misère de cette famille entassée dans une maison mal chauffée, par le vide intellectuel, l’agressivité, verbales et physique. Le petit garçon a le tort de se montrer délicat dès le plus jeune âge, contrariant fort ses parents qui espéraient avoir un « vrai mec ». Il détone dans sa famille, puis à l’école. Il prend pas mal de coups. Convaincu très tôt de son homosexualité, il subit une sexualité précoce et humiliante. Évidemment, il essaie de s’intégrer et tente de glander et de boire, comme tous les jeunes de son âge. Mais il rate ça comme le reste et devient, malgré lui, trop intelligent pour son entourage. Ne reste plus que la fuite par le haut et la volonté de s’intégrer à un milieu plus accueillant pour ses « particularités » ; sans surprise, on apprend sur sa fiche Wikipédia qu’il est actuellement inscrit en thèse sur les « trajectoires des transfuges de classe ».

J’ai trouvé son récit captivant, tristement familier (le fameux « Il y a plus malheureux que nous », je l’ai beaucoup entendu…) mais aussi un peu brut de décoffrage dans l’analyse, pas assez dégrossi. Rien de dramatique pour un livre écrit à vingt ans, cela dit. Le style manque de naturel ; plutôt que de reproduire le langage qui l’entoure, il le raconte proprement. C’est sûrement un choix de sa part.

D’un point de vue sociologique, le livre est intéressant. On note dans ce milieu pauvre la valorisation des conduites déviantes, qu’il relie avec insistance à une valorisation de la virilité. Mieux vaut picoler et piquer des bagnoles pour se faire respecter. Si cette description a pu choquer, ça ne peut être que ceux qui vivent à des années lumières des milieux les plus défavorisés.

Le livre rappelle salutairement qu’il n’y a pas de « bons pauvres ». Les pauvres ici décrits ont des comportements illogiques et malséants : on est au RMI mais on a une télé dans chaque pièce, on héberge une demi-douzaine d’animaux domestiques au lieu d’acheter une nourriture saine et des vêtements chauds à ses enfants, comportements irrationnels seulement pour ceux dont les activités culturelles ne se résument pas au foot sur écran et peuvent s’offrir des sorties variées.

Le poids du milieu est écrasant. Un passage voit la mère du narrateur se lamenter sur les multiples erreurs qui, selon elle, l’ont conduite à avoir une vie aussi minable. Il remarque finement que ces « erreurs » dans son parcours de vie ne sont jamais que le destin commun de toute la population de ces villages sinistres. Lui-même en fait lorsqu’il décide d’en sortir, comme avec le choix d’une filière théâtre au lycée. On pense tout de suite aux Héritiers de Pierre Bourdieu, où il montre que les catégories populaires choisissent volontiers des filières littéraires par « vocation », précisément celles qui rapportent moins sur le marché du travail. Long le chemin vers la lumière pour les transfuges…

Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, 2014

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