Skip to content

Clarissa: or The History of a Young Lady

30 juillet 2015

clarissaCette note de lecture va commencer par un bien triste constat : cela fait huit mois que j’ai entamé la lecture de Clarissa Harlowe, de Samuel Richardson. J’en suis au troisième livre, sur neuf, et je ne m’en fais pas trop. Ce n’est pas que la lecture en soit désagréable ; j’y reviens toujours avec plaisir. Mais quand je vois qu’en trois cent pages, elle ne fait que dire que sa famille est méchante et qu’elle est bien malheureuse, je me dis qu’elle va bien tenir deux cent pages de plus et je la confie aux bons soins du Monde des livres tandis que j’ouvre d’autres romans plus trépidants.

Clarissa est pourtant une héroïne plus intéressante que Pamela, qui présentait l’inconvénient d’être heureuse et mariée dès le premier tome. Evidemment, je connais la fin, difficile à ignorer pour un classique aussi célèbre, ce qui n’en rend ses péripéties que plus poignantes. Clarissa est l’héroïne idéale des romans sentimentaux de l’époque (belle, cultivée et raisonnable), bonne à adopter ou à canoniser sur le champ. Elle fait le bonheur de sa famille et s’occupe en écrivant à son amie Anna Howe ; ce roman épistolaire reprend donc la formule à succès de Pamela, avec peu de narrateurs : principalement Clarissa, avec de temps à autres une réponse d’Anna, puis… un homme.

L’arrivée d’un soupirant pour sa sœur Arabella signe le début du roman et la fin de la vie paisible de la famille Harlowe. Ce Lovelace a une réputation de noceur et se met bientôt toute la famille à dos. Il joue avec Arabella, se bat avec le frère, provoque des coliques chez la mère. Son admiration déclarée pour Clarissa ne fait qu’envenimer les choses. Elle répond sans effusion à ses courriers, par intérêt pour son intelligence manifeste. A une autre époque, elle aurait pu s’épancher sur Twitter, créer sa chaîne Youtube avec beaucoup de haul broderie et papeterie. Faute d’une diversité suffisante de correspondants, sa curiosité intellectuelle la fait passer pour une aguicheuse sans vergogne et c’est le drame : elle va ramener ce libertin détestable dans la famille, il faut la marier !

Clarissa ne mesure pas encore toute la perversité de sa fratrie, qui contamine bientôt les personnes les plus chères de son entourage. Un esprit de vengeance particulièrement retors leur fait promouvoir le lien matrimonial avec Mr Solmes, dont la seule qualité, malheureusement, est d’être persévérant. Hors de question qu’elle se marie avec ce pignouf. Sa famille emploie alors la même méthode que dans Pamela, une pression très subtile, comme dans cette diatribe de sa mère :

Once more, however, I will put it to you, —Are you determined to brave your father’s displeasure ? —Are you determined to defy your uncles ? —Do you choose to break with us all, rather than encourage Mr Solmes ? —Rather than give me hope?

Clarissa tient bon. Elle devient prisonnière et condamnée à une union contraire à toutes ses aspirations. Une bien fâcheuse posture, dont elle met plusieurs tomes à se libérer.

Voici enfin l’entrée en scène épistolaire de Lovelace, au bout de plus d’une centaine de pages. Je m’attendais à un Valmont, en encore plus cynique et calculateur. En fait, il clame son amour, en vers, façon Joe Dassin. Il concède à son ami avoir beaucoup plu aux femmes mais là, il s’agit de choses sérieuses : il a rencontré un ange, l’amour a fait de lui un autre homme. Clarissa est loin d’être aussi élogieuse envers lui :

But I used then to say, and I still am of opinion, that he wants a heart: and if he does, he wants every thing.

Cloîtrée, persécutée, coupée de ses amies, Clarissa n’a droit qu’à une promenade quotidienne vers son poulailler favori, lequel poulailler semble jouer le rôle de la bibliothèque dans Interstellar. Après bien des souffrances, la voilà enfin projetée hors de l’espace-temps des jeunes filles convenables : elle s’enfuit avec le beau Lovelace ! Ô, lectrices patientes, vous trépignez à présent ! Mais pour connaître la suite, il n’y a plus qu’à espérer que je tombe sur moins de sagas fantasy alléchantes et d’essais pertinents. Il faut ni plus ni moins que je vide ma chère Fulberte, ma liseuse, de tous ses titres, exceptés les six tomes restants de Clarissa Harlowe. C’est beaucoup me demander, d’autant que je suis en vacances, et que je n’en fais qu’à ma tête…

J’ai trouvé remarquable dans ce roman l’adoption d’un point de vue féminin, sans aucune indulgence pour les hommes. Par exemple, Clarissa et Anna se font l’observation que le mauvais caractère est plus fréquent chez eux que chez les femmes. Chez les deux jeunes femmes encore célibataires, il y a la nette conscience d’un rapport de pouvoir, dont seul leur prix de filles à marier les protège, relativement. Elles ne sont pas impatientes de tomber sous la coupe d’un homme.

Our sex perhaps must expect to bear a little—uncourtliness shall I call it?—from the husband whom as the lover they let know the preference their hearts gave him to all other men.

Ou encore :

How charmingly might you and I live together, and despise them all! But to be cajoled, wire-drawn, and ensnared, like silly birds, into a state of bondage, or vile subordination; to be courted as princesses for a few weeks, in order to be treated as slaves for the rest of our lives.

Le portrait du libertin est plus élogieux que je ne m’y attendais et, petit à petit, se dessine une analyse de la psychologie masculine tout aussi fine que pour les personnages féminins. L’amoureux transi se révèle bientôt dans toute sa perversité. C’est le désir de domination, bien plus que la tendresse, qui motive le ténébreux Lovelace. Il se livre sans détour dans ses lettres à son ami et complice, lui révélant que s’il peut éprouver de la pitié pour l’ingénuité, la résistance déclarée excite son désir de soumission totale de la femme trop réticente. Il semble donc bien que rien de bon ne peut sortir de l’union entre les deux, chacun évoluant dans un univers mental complètement différent.

Je me donne encore une année, en comptant large, pour venir à bout de ce roman (!). Son style empesé, ses nombreuses répétitions de situations, d’expression de sentiments, n’en font pas une lecture trépidante. La lecture en est cependant agréable et je suis heureuse de rencontrer ces personnages devenus des archétypes dans la culture occidentale.

Samuel Richarson, Clarissa: Or The History of a Young Lady, 1748

Publicités
4 commentaires leave one →
  1. keisha41 permalink
    30 juillet 2015 18:12

    Pamela stagne dans ma PAL depuis des lustres, il me semble en avoir lu deux trois pages (en VO, of course my dear) J’ai lu ton billet sur Pamela, ça me donne envie moyennement. Pour Clarissa, ha… En tout cas ton billet est fort plaisant!

  2. 31 juillet 2015 21:19

    Je pense que si tu lis un tiers de Pamela, ça sera tout à fait honorable. Le tome deux est à fuir de toute façon. :-p

  3. 29 août 2015 22:45

    ouh la, je me tâte depuis des années, mais je crois que je vais encore attendre… une décennie peut-être ? J’ai failli succomber l’année dernière en écoutant un extrait de l’oeuvre lu par Richard Armitage (il a une belle voix grave, indeed…) mais j’ai résisté :-))

    • 30 août 2015 11:57

      N’attends pas trop, il te faudra peut-être une décennie pour en venir à bout ! 😉 Richard Armitage, mmh… Je crois qu’il me ferait lire n’importe quoi, avec sa belle voix austère.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :