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L’ange d’Ayala

19 décembre 2015

ayalaMalgré cette couverture sublimement romantique, il y a peu de place pour les sentiments purs et élevés dans ce roman. Il s’agit d’un roman sur le mariage. Trollope n’essaie même pas de développer des intrigues secondaires sur un autre sujet ; il y a l’intrigue avec le mariage principal, et des intrigues avec des mariages secondaires.

Lucy et Ayala, orphelines à l’entrée dans l’âge adulte, sont jolies, intelligentes et pauvres, un peu gâtées dans leur enfance. Ayala, jolie et frêle, est un « petit elfe », une « vraie beauté romantique », de l’avis de ses soupirants. Lucy, jolie aussi mais d’un charme moins piquant, suscite moins de passions, mais des plus sérieuses. Quand se pose la question d’être recueillies chez leurs oncles et tantes, elles savent qu’elles vont être séparées et que l’une connaîtra la fortune des Tringle, tandis que l’autre mènera la vie étriquée des Dorsett. La prospère Mrs Tringle choisit Ayala comme ornement dans sa famille, un peu comme on choisit le plus beau chaton d’une portée.

L’apprentissage de la vie va être douloureux pour chacune des sœurs. Tandis que Lucy est initiées aux mystères des petites économies pour maintenir un train de vie mesquin, Ayala apprend à ses dépens qu’une parente pauvre et célibataire ne peut pas être trop brillante, trop drôle et trop séduisante, même à son insu. Elle risque de s’attirer l’ire des femmes plus respectables, car déjà mariées ou fiancées, ou même pire, la passion d’hommes inintéressants dont elle ne pourra légitimement repousser les avances, sauf à s’expliquer sur son exigence proprement inconcevable.

Moi, si je ne me marie pas, je ne pourrai jamais rien être. Il me sera impossible de voler de mes propres ailes, si l’on peut dire. Je n’ai pas d’autre moyen de me signaler à l’attention du monde. (Imogen à Frank, fiancé à Gertrude Tringle)

Le mariage n’obéit pas aux sentiments mais à la possibilité de s’installer décemment, ce qui chez les snobs décrits ici correspond à des attentes bien précises. Mariage entre pauvres = mariage hachis de mouton, comme il apparaît clairement à Frank, ayant délaissé sa superbe cousine Imogen pour courtiser Gertrude Tringle :

Sous la rubrique hachis de mouton, je range le meublé sordide, le fiacre de basse catégorie quand nous serons invités à dîner quelques part, la note de blanchisserie à surveiller comme le lait sur le feu, les serviettes de table roulées dans leur crasse chaque jour pendant une semaine, les têtières pour essayer de préserver le dossier des fauteuils, l’image de vous-même en train de repriser mes chaussettes, tandis que je lirai un journal emprunté pour un demi-penny à l’estaminet du coin, une pinte de bière dans une chope d’étain entre nous deux… et peut-être deux bébés dans le même petit lit, parce que nous ne pourrons pas nous payer un second berceau.

En l’absence du confort attendu, et face à la dégradation d’un train de vie déjà modeste par l’arrivée inévitable de nouvelles bouches à nourrir, les sentiments sont suspendus et les fiançailles prolongées pendant dix ans… ou renouvelées ailleurs.

J’ai adoré le personnage de Mr Tringle, « homme malgracieux », comme ne tarderont pas à le découvrir les aspirants à la position de gendre. J’ai beaucoup ri avec l’épisode du voyage loufoque à Ostende. Enfin, une tendresse particulière m’a attachée au personnage de Gertrude, qui fait preuve de beaucoup de bon sens :

On ne saurait nier que le principal motif auquel elle obéissait était un désir général d’être mariée. Le monde des jeunes demoiselles britanniques va-t-il s’offusquer pour de bon, si je me hasarde à dire que c’est un motif auquel elles obéissent souvent ?

Sur une intrigue légère, le véritable talent de Trollope tient à la peinture exacte de la nature humaine, pas toujours logique, désirant des choses obscures et leur contraire, ce qui conduit à des situations burlesques qui, je trouve, reflètent bien la bizarrerie de la vie. Par exemple une fille mariée qui préfère rester sous le toit paternel (comment ! le mariage n’aurait pas tant d’attraits que prévu ?), ou bien un père qui consent à marier une fille aînée à un homme sans fortune en la pourvoyant d’une dot, mais rechigne à céder la cadette à un homme riche (toutes choses étant égales par ailleurs, c’est-à-dire le mépris qu’il éprouve et pour la fille, et pour le gendre), ou encore une femme qui hésite à céder, malgré ses sentiments, parce qu’elle ne se sent pas digne de la proposition qui lui est faite, et se demande en même temps si elle ne peut pas trouver mieux. Une lecture pleine de rire et de perplexité.

Anthony Trollope, L’ange d’Ayala, 1881

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