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La Saga des émigrants

1 juin 2017

La Saga des émigrants est une série culte en Suède, publiée dans les années 1950, qui a même fait l’objet d’une adaptation cinématographique. Sa traduction française, beaucoup plus récente, offre le plaisir de découvrir les éditions Gaïa, dont les ouvrages sont imprimés sur un superbe papier rose saumon. Au début, ça fait un peu bizarre, et puis on s’y fait très vite.

L’histoire prend la forme d’une saga familiale dans le Småland, une région rurale au sud-est de la Suède. Au XIXe siècle, le contexte social est difficile pour les paysans. La religion pèse lourdement sur les mentalités. La libre pensée n’est pas permise, les accusations d’hérésie ne sont jamais loin. Les médisances de voisinage enveniment souvent les choses. Les récoltes sont hasardeuses, les famines meurtrières. Les propriétaires de ferme sont tous puissants dans leur domaine et n’hésitent pas à user de violence envers leurs domestiques.

Nous faisons connaissance avec Karl Oskar, jeune homme déterminé, qui a hérité du gros nez de ses ancêtres. Il a également hérité d’un domaine ingrat, jonché de pierres, qui ne lui permet de faire que de maigres récoltes. Il a tout de même pu se marier avec Kristina, sérieuse et très à cheval sur la propreté, qui n’a que le petit défaut d’aimer rêvasser sur une balançoire.

Le premier tome présente les personnages que nous serons amenées à suivre, et nous fait comprendre progressivement ce qui a motivé ce groupe de paysans, n’étant jamais allée plus loin que le village voisin, à partir sur un continent inconnu. Karl Oskar est l’un des premiers à imaginer l’émigration en Amérique. Avec les cailloux de son terrain, ses enfants trop nombreux et souvent malades, la malchance des mauvaises récoltes, il se rend compte qu’il ne va pas longtemps s’en sortir, même en s’endettant.

« Le maître de Korpamoen était apparemment très calme et très poli. Mais, de toute évidence, il était plutôt têtu. Malgré ses conseils pressants et bien intentionnés, le pasteur n’était parvenu à rien : l’autre avait répondu un mot de temps en temps mais avait surtout gardé le silence et persisté dans son attitude, il avait glissé subrepticement dans un silence où il était hors de portée tant de Dieu que des exhortations de son pasteur. Il n’était pas dans les capacités humanes d’ôter cette lubie d’émigration de la tête de cet homme. Et maintenant, il se permettait de se montrer pressant à propos de ce papier qu’il demandait. Il n’était pas totalement impensable qu’il manquât quelque peu de respect envers la fonction pastorale. C’était peut-être quelqu’un de plus dangereux qu’il n’en avait l’air. » (p. 265)

Progressivement, les idées de Karl Oskar se propagent parmi les réprouvés du village : son frère Robert, rêveur, rétif à l’autorité, dont le travail de valet de ferme ne lui convient guère ; Arvid, le « Taureau », qui a hérité d’une malencontreuse réputation ; Ulrika la prostituée, bien trop franche et directe pour supporter l’hypocrisie de sa position ; ou encore Danjel, l’oncle de Kristina, qui prêche la bonne parole et se voit accusé d’hérésie comme son ancêtre sulfureux. La petite troupe du Småland embarque en avril 1850 sur la Charlotta, parmi soixante-dix-huit émigrants, quantité de bagages encombrants, dont une meule, et un boisseau de terre de Suède, nécessaire au capitaine Lorentz pour les trois pelletées de terre lors des cérémonies funèbres. C’est qu’il est rare que les cargaisons humaines parviennent sans dommage sur le sol américain…

Ce deuxième volume de la saga est particulièrement éprouvant. Les paysans s’entassent dans l’entrepont exigu et étouffant. Peu habitués à la promiscuité et à l’oisiveté, ils doivent pourtant se résoudre à passer deux mois dans ce petit espace, avec pour seule sortie quelques pas sur le pont, qui ne leur permet que de contempler un élément foncièrement étranger. Avec la première tempête, vient le mal de mer et ici, l’auteur ne nous épargne rien des souffrances des personnages. Le livre mêle étrangement le physique et le spirituel, par exemple un chapitre de description de la vie à bord, suivi d’un chapitre alternant les pensées sérieuses ou délirantes des personnages. La dimension mystique du récit s’affirme avec le prédicateur Danjel, qui a persuadé ses ouailles que la foi 1°) les protègerait du mal de mer ; 2°) leur permettrait de parler couramment anglais dès qu’ils auraient posé les pieds sur la terre promise. A la première nausée, c’est le drame : dieu l’a abandonné ! La déception sur le point numéro deux survient dans le tome suivant.

Ils étaient les vagabonds de la mer, traversant l’Océan avec ce seul petit brick pour les héberger, la nuit. Et, le soir, avant de regagner leur couche, ils contemplaient cette eau qui entourait leur auberge flottante. L’espace marin s’obscurcissait et, dans le crépuscule, ils sentaient la présence menaçante de vagues écumantes se pressant les unes derrière les autres, comme des sommets succédant à des vallées, autour de leur navire. Ils sentaient alors sous leurs pieds l’abîme insondable et frissonnaient d’inquiétude : ils avaient pour toute demeure et protection ce petit bateau instable flottant comme une plume à la surface des eaux.

Enfin, c’est l’arrivée en Amérique. Les passagers de la Charlotta débarquent à Manhattan, par une chaleur accablante. Pour eux, c’est plus qu’un déplacement géographique : ils changent carrément de siècle, en découvrant les villes, le chemin de fer et plus généralement une organisation qui efface les anciennes hiérarchies. La méfiance envers certains émigrants, par exemple entre Kristina et Ulrika, va pouvoir s’atténuer. Suite à une discussion avec un compatriote, Karl Oskar a décidé de s’installer dans le Minnesota avec sa famille, une région permettant d’acquérir facilement des terrains cultivables. Le voyage se fait interminable, jusqu’à l’installation sur des terres complètement vierges. Les épreuves ne sont pas terminées pour autant. Ils trouvent le climat américain épouvantable, ce qui en dit long pour des Suédois. Ils vont devoir survivre avec des moyens précaires, travailler comme des bêtes de somme, s’intégrer parmi la population locale, ayant quelque peu oublié que les Indiens étaient là avant eux.

Jusqu’au huitième et dernier tome, nous pouvons suivre l’acharnement des Suédois pour inventer leur nouvelle vie. Le ton du récit continue à alterner une grande naïveté avec une certaine noirceur, comme les mésaventures de Robert dans le tome 6. Si Karl Oskar adopte avec enthousiasme sa nouvelle nationalité, Kristina ne parvient pas à oublier son pays natal ; pour d’autres raisons, son sort n’est guère enviable, la modernité des Etats-Unis ne s’appliquant pas à la vie des femmes. Une importante communauté suédoise se développe sous nos yeux dans le Minnesota, acharnée au travail et ne plaisantant pas sur les questions religieuses. Le Catéchisme de l’émigrant enjoint comme premier commandement : « Tu ne regretteras pas d’avoir émigré. Tu aimeras l’Amérique comme ta jeune épouse et la Suède comme ta vieille mère. »

Vilhelm Moberg, La Saga des émigrants

  1. Au pays
  2. La Traversée
  3. Le Nouveau Monde
  4. Dans la forêt du Minnesota
  5. Les Pionniers du lac Ki-Chi-Saga
  6. L’Or et l’Eau
  7. Les Épreuves du citoyen
  8. La Dernière Lettre au pays natal
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3 commentaires leave one →
  1. 1 juin 2017 13:49

    8 tomes! Je pense m’y lancer depuis des années (mais je viens d’en lire u n de l’auteur, alors ça me plairait sûrement)(combien de temps pour tout lire?)

    • 1 juin 2017 16:26

      Pas de panique ! Chaque tome fait dans les 250 pages. Personnellement, j’ai trouvé le style tellement fluide que j’en lisais un en deux-trois jours.

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