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Les trois villes : Lourdes

13 octobre 2017

lourdesPremier tome d’une trilogie, ce roman est le fruit d’une enquête approfondie sur place, qui a été publié après les Rougon-Macquard et avant le retentissement de l’affaire Dreyfus. Si le romancier a été bien accueilli dans la ville pyrénéenne, le contenu du livre n’a guère été au goût du monde religieux et n’a pas tardé à être mis à l’index.

Pierre Froment, jeune prêtre déserté par la foi mais compréhensif envers les malades superstitieux, en est le héros. Un esprit scientifique le pousse à entreprendre des recherches sur Bernadette Soubirous, dont le culte a atteint très vite des proportions délirantes (le roman se déroule une trentaine d’années après les premières apparitions). C’est son amie d’enfance, Marie de Guersaint, vilainement handicapée, qui le persuade de faire le pèlerinage à Lourdes avec elle. L’enjeu est double : Marie ne souffrant « que » des suites d’un accident, son état ne pourrait que s’améliorer ; et Pierre lui-même, souffrant de son scepticisme, pourrait bien être touché par la grâce.

La première partie, d’une centaine de pages, est le récit du voyage en train entre Paris et Lourdes d’un groupe de malades, « triste chair à souffrance et à miracles », où Zola se complait dans la description des maladies effroyablement douloureuses et purulentes qui les accable. Toute cette foule pitoyable agonise pendant vingt-deux heures en train et déverse ses misères diverses et variées sur un quai de gare, pour être prise en chasse par des loueurs de chambres rapaces ou transportée par des bénévoles vers un hôpital qui tient plutôt du mouroir. Une fois les cadavres évacués, tout le monde se précipite, ou plutôt se traîne, jusqu’à la grotte, pour être immergé dans l’eau glaciale des bassins, sous l’inspection attentive de religieux avides d’ajouter quelques miracles à leurs faits d’armes. Le diagnostic d’hystérie individuelle fait sévèrement par certains médecins devient hystérie collective lorsque les foules s’obstinent à voir s’accomplir des miracles, qui, d’après les hypothèses scientifiques formulées par Pierre, relèvent de l’autosuggestion de grands nerveux surexcités par les processions.

Au-delà des cas individuels, Zola s’intéresse aux luttes politiques qui ont abouti au Lourdes tel qu’on peut le connaître aujourd’hui. De village montagnard retiré,  il se transforme en quelques décennies en ville touristique de masse. Un combat impitoyable a eu lieu entre deux factions religieuses, avec pour résultat la ville neuve, côté grotte, qui brasse vices et argent, et le vieux Lourdes, obscur, ignoré, dont on s’efforce même d’effacer les traces de la sainte trop gênante. Le portrait de Bernadette s’avère intéressant ; je viens d’une famille assez bigote sur ces histoires d’apparitions et je n’avais jamais lu d’analyse du cas psychologique de cette jeune femme aux « beaux yeux de visionnaire, où, comme des oiseaux dans un ciel pur, passait le vol des rêves. » Bernadette est ici poétiquement décrite comme une simple d’esprit, modeste, qui n’a jamais voulu entendre parler des conséquences industrielles de ses révélations extasiées.

Pas de risque que Zola ait soudain trouvé la foi en séjournant dans la ville sainte ! Pour la décrire, il n’emploie qu’un vocabulaire militaire brutal ou le langage cynique du négoce. C’est la curée qui se reproduit dans les Pyrénées. J’ai été frappée que la description de la ville de Lourdes concorde avec la visite que j’en ai faite il y a quelques années, avec ses amoncellements de chapelets dans les boutiques à souvenirs. Selon l’exclamation d’un personnage : « Ah ! vraiment, il faut bien aimer le bon Dieu, pour avoir le courage de venir l’adorer au milieu de pareilles horreurs ! »

Emile Zola, Lourdes, 1894

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