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Carnets de thèse

31 mars 2016

carnetsFraîche et pleine d’entrain, Jeanne Dargan abandonne avec joie son poste de professeure en collège pour se consacrer à une thèse de littérature. Son directeur de recherche, Alexandre Karpov, est une sommité sur Kafka, ce qui lui semble un gage de réussite pour son sujet ambitieux sur « la parabole des portes de la loi dans Le Procès ». Elle déboule donc à la Sorbonne, comme beaucoup d’autres, espérant impressionner le grand maître. Flottant très haut sur son petit nuage, elle se voit devenir une spécialiste mondialement connue, invitée à tous les colloques. Plusieurs longues années seront nécessaires pour doucher son enthousiasme.

Le premier indice est sa rencontre avec Brigitte Claude, secrétaire au département des thèses. Caricature de fonctionnaire apathique, le corps réduit à une paire de seins flasques étalée sur son bureau, elle défend farouchement sa méthode de travail : la résistance au travail. Elle cherche plutôt gentiment à la dissuader de s’inscrire, entendu que moins de la moitié des doctorants vont jusqu’à la soutenance, et ceci dans un état de délabrement physique et mental des plus pitoyables. Mais pour Jeanne : « C’est drôle : entre nous, ça me motive encore plus de savoir que si peu arrivent au bout, ça rend l’aventure encore plus spéciale ! »

En guise d’aventure, Jeanne se voit attribuer des cours qui n’ont rien à voir avec ses compétences, saoule son compagnon avec sa relation déroutante avec Karpov, délire sur Schopenhauer au rez-de-jardin de la BNF.

Karpov, personnage aussi charismatique que fuyant, pour tout dire… une vraie feignasse, a l’art d’éluder les questions légitimes, d’ignorer les textes envoyés par ses doctorants, de leur donner l’impression qu’il s’intéresse à eux pour mieux se consacrer à ses guéguerres universitaires. L’autrice précise en interview que son propre directeur de recherche n’était pas du tout comme ça. Elle s’est par contre inspirée de ce qu’elle a entendu lors de son travail administratif à l’université. Elle précise toutefois que Karpov n’est que paresseux et non malveillant, ce qui en dit long sur ce à quoi on peut s’attendre de la part de certains directeurs de recherche.

Arrivée à la phase de la rédaction, Jeanne se met à boire et à manger n’importe comment, se coupe de son entourage. Elle pourra vérifier si son cas confirme également les statistiques selon lesquelles deux thésards sur trois voient leur couple exploser s’ils habitent avec leur conjoint. Cette bande dessinée témoigne bien de la situation d’isolement des étudiants français et, plus largement, des dysfonctionnements de l’université. Elle n’en est pas moins très drôle à lire, même si elle doit faire grincer les dents des étudiants en cours de thèse.

Le style est simple, avec des dessins pas trop précis, de jolies couleurs pastel. J’ai été un peu gênée par la façon de représenter les corps, un peu trop déformés, détail important car Jeanne passe beaucoup de temps à réfléchir en slip. L’intérêt principal réside sans nul doute dans les dialogues… ou les monologues.

La bande dessinée est issue d’un projet de blog, où Brigitte tenait le rôle principal : Le Bureau 14 de la Sorbonne, où on peut lire les huit premières pages de la BD.

Tiphaine Rivière, Carnets de thèse, Editions du Seuil, 2015

Herbes, fleurs et nouvel arrivant

19 mars 2016

J’ai beau grelotter dans mon salon en veste polaire à capuche, les plantes du balcon sont formelles : c’est le printemps ! Alors, on va les croire.

01_estragon

Voici un pied d’estragon qui avait disparu pendant l’hiver. J’en étais déçue, puisque je l’avais bien paillé avec des cosses de graines de courges. De nouvelles pousses sont apparues ! Quand elles étaient encore minuscules, j’ai goûté pour en avoir le cœur net. La perspective de petits plats d’été parfumés à l’estragon est des plus réjouissantes.

02_ciboulette

Même chose pour la ciboulette (pot en terre à gauche), qui entame vigoureusement sa troisième année. Comme elle a fait des fleurs pour la première fois l’été dernier, j’ai recueilli quelques graines, que j’ai planté à côté des tiges déjà formées. Le pot violet témoigne d’une intéressante expérience. Comme conseillé dans un livre sur le jardinage urbain, j’ai arraché une touffe de trèfle que j’ai plantée dans un pot. Non seulement le trèfle a prospéré, mais une touffe d’herbe a poussé en plein milieu (des graines ou des pousses devaient se trouver avec le trèfle). On voit ici la touffe d’herbe seule dans un pot, et mon chat la mange d’aussi bon cœur qu’une plante estampillée « herbe à chat » de magasin payée 3 à 5 euros. Si ce n’est pas un bon plan, ça y ressemble…

03_plantain

Autre expérience, un pied de plantain arraché au bord d’un trottoir d’une rue peu passante, sous l’œil perplexe des piétons. Le plantain a de nombreuses indications médicinales ; j’ai notamment retenu son utilité contre les maux de gorge, rhumes, etc. Planté dans la même jardinière que le trèfle, il a d’abord prospéré, produisant fleur sur fleur, que je coupais au fur et à mesure pour les faire sécher. Les fleurs de plantain sont en fait ces tiges érigées qui poussent au milieu des feuilles. Le trèfle est ensuite devenu tellement envahissant que j’ai planté le plantain à part. Il a presque entièrement disparu pendant l’hiver, puis j’ai vu ces petites feuilles apparaître. On dirait que c’est reparti pour une nouvelle année.

04_tanaisie

Une autre plante utile poussant à l’état sauvage : la tanaisie. On voit bien que la partie centrale est morte mais que les nouvelles pousses surgissent des tous les côtés. Je vais sûrement en couper certaines. La tanaisie est une superbe plante ; les feuilles ressemblent à des fougères, les fleurs ont la forme de petits pompons jaunes. En pot, elle a eu un port un peu retombant l’été dernier, très décoratif. Cette plante est insectifuge et peut servir à traiter d’autres plantes victimes d’envahisseurs divers. Ses propriétés s’étendent aux animaux et aux humains et, correctement dosée, elle permet d’éliminer les parasites externes et internes. Il faut apprécier sa forte odeur camphrée et faire attention à limiter sa propagation. Au départ, j’avais prélevé une seule pousse ; vous imaginez le résultat dans un jardin…

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Première tentative de culture de bulbes dans un pot. Les plus grosses feuilles vertes à moitié sorties sont des tulipes, mises en terre en décembre. Vues les températures clémentes à cette époque, elles n’ont pas tardé à sortir. J’ai complété par des muscaris, dont on voit les tiges au centre. Ils sont un peu déplumés à présent, je ne pourrai pas profiter de l’association de leur bleu et du jaune des tulipes. Le pot n’a pas de soucoupe car j’ai lu que l’excès d’humidité faisait pourrir les bulbes.

Qui est le nouvel arrivant promis dans le titre ? J’ai longtemps attendu pour l’avoir. Tous ceux que je voyais étaient hors de prix. Il y a eu l’épineuse question du choix de la variété. La non moins épineuse question du choix des pots et l’achat de grands sacs de terreau. Enfin, traînant du côté du marché aux fleurs, j’ai trouvé un exemplaire de la variété souhaitée, d’une taille transportable. Voici donc enfin :

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le bambou ! Le chat a eu l’air très intéressé. Il s’agit d’un Fargesia Robusta Campbell. Les forums de passionnés de bambous ne tarissaient pas d’éloges à son sujet. « Fargesia » donc non traçant, adapté pour la culture en pot. « Robusta » donc résistant bien aux conditions peu agréables d’un balcon, vent, froid, exposition semi-ombragée. Le Campbell conserve longtemps les gaines de ses nouvelles cannes, ça lui fait des sortes de zébrures.

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Il n’était pas dans une condition optimale devant la boutique. Beaucoup de feuilles avaient l’air sèches, il ne devait pas être suffisamment arrosé. Je l’ai acheté en toute connaissance de cause, en espérant le requinquer. L’état des racines ne m’a pas trop surprise : elles étaient tellement comprimées dans le pot qu’il était plus facile de le casser plutôt que d’extraire la plante !

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La bête assoiffée en place, dans son grand bac, la base paillées avec des restes de jonc coupés en morceaux. De nouveaux turions sortent déjà. Les plus petites cannes penchent sur le côté mais la variété est donnée pour être bien droite et s’utilise pour faire des haies. C’est bien mon objectif, pour cacher la vilaine vue. L’objectif étant d’en avoir deux, je repasserai dans la boutique de temps à autre. En attendant, le deuxième pot héberge des semis de fleurs qui montent très haut, ça peut être sympa aussi.

10_hellebore

Pour terminer, les fleurs d’une hellébore installée cet hiver, plante qui adore le froid. Moi j’adore ses fleurs teintées de vert pomme, même s’il faut les soulever pour les voir.

Première promenade de printemps – Mars 2015

25 décembre 2015

L’ange d’Ayala

19 décembre 2015

ayalaMalgré cette couverture sublimement romantique, il y a peu de place pour les sentiments purs et élevés dans ce roman. Il s’agit d’un roman sur le mariage. Trollope n’essaie même pas de développer des intrigues secondaires sur un autre sujet ; il y a l’intrigue avec le mariage principal, et des intrigues avec des mariages secondaires.

Lucy et Ayala, orphelines à l’entrée dans l’âge adulte, sont jolies, intelligentes et pauvres, un peu gâtées dans leur enfance. Ayala, jolie et frêle, est un « petit elfe », une « vraie beauté romantique », de l’avis de ses soupirants. Lucy, jolie aussi mais d’un charme moins piquant, suscite moins de passions, mais des plus sérieuses. Quand se pose la question d’être recueillies chez leurs oncles et tantes, elles savent qu’elles vont être séparées et que l’une connaîtra la fortune des Tringle, tandis que l’autre mènera la vie étriquée des Dorsett. La prospère Mrs Tringle choisit Ayala comme ornement dans sa famille, un peu comme on choisit le plus beau chaton d’une portée.

L’apprentissage de la vie va être douloureux pour chacune des sœurs. Tandis que Lucy est initiées aux mystères des petites économies pour maintenir un train de vie mesquin, Ayala apprend à ses dépens qu’une parente pauvre et célibataire ne peut pas être trop brillante, trop drôle et trop séduisante, même à son insu. Elle risque de s’attirer l’ire des femmes plus respectables, car déjà mariées ou fiancées, ou même pire, la passion d’hommes inintéressants dont elle ne pourra légitimement repousser les avances, sauf à s’expliquer sur son exigence proprement inconcevable.

Moi, si je ne me marie pas, je ne pourrai jamais rien être. Il me sera impossible de voler de mes propres ailes, si l’on peut dire. Je n’ai pas d’autre moyen de me signaler à l’attention du monde. (Imogen à Frank, fiancé à Gertrude Tringle)

Le mariage n’obéit pas aux sentiments mais à la possibilité de s’installer décemment, ce qui chez les snobs décrits ici correspond à des attentes bien précises. Mariage entre pauvres = mariage hachis de mouton, comme il apparaît clairement à Frank, ayant délaissé sa superbe cousine Imogen pour courtiser Gertrude Tringle :

Sous la rubrique hachis de mouton, je range le meublé sordide, le fiacre de basse catégorie quand nous serons invités à dîner quelques part, la note de blanchisserie à surveiller comme le lait sur le feu, les serviettes de table roulées dans leur crasse chaque jour pendant une semaine, les têtières pour essayer de préserver le dossier des fauteuils, l’image de vous-même en train de repriser mes chaussettes, tandis que je lirai un journal emprunté pour un demi-penny à l’estaminet du coin, une pinte de bière dans une chope d’étain entre nous deux… et peut-être deux bébés dans le même petit lit, parce que nous ne pourrons pas nous payer un second berceau.

En l’absence du confort attendu, et face à la dégradation d’un train de vie déjà modeste par l’arrivée inévitable de nouvelles bouches à nourrir, les sentiments sont suspendus et les fiançailles prolongées pendant dix ans… ou renouvelées ailleurs.

J’ai adoré le personnage de Mr Tringle, « homme malgracieux », comme ne tarderont pas à le découvrir les aspirants à la position de gendre. J’ai beaucoup ri avec l’épisode du voyage loufoque à Ostende. Enfin, une tendresse particulière m’a attachée au personnage de Gertrude, qui fait preuve de beaucoup de bon sens :

On ne saurait nier que le principal motif auquel elle obéissait était un désir général d’être mariée. Le monde des jeunes demoiselles britanniques va-t-il s’offusquer pour de bon, si je me hasarde à dire que c’est un motif auquel elles obéissent souvent ?

Sur une intrigue légère, le véritable talent de Trollope tient à la peinture exacte de la nature humaine, pas toujours logique, désirant des choses obscures et leur contraire, ce qui conduit à des situations burlesques qui, je trouve, reflètent bien la bizarrerie de la vie. Par exemple une fille mariée qui préfère rester sous le toit paternel (comment ! le mariage n’aurait pas tant d’attraits que prévu ?), ou bien un père qui consent à marier une fille aînée à un homme sans fortune en la pourvoyant d’une dot, mais rechigne à céder la cadette à un homme riche (toutes choses étant égales par ailleurs, c’est-à-dire le mépris qu’il éprouve et pour la fille, et pour le gendre), ou encore une femme qui hésite à céder, malgré ses sentiments, parce qu’elle ne se sent pas digne de la proposition qui lui est faite, et se demande en même temps si elle ne peut pas trouver mieux. Une lecture pleine de rire et de perplexité.

Anthony Trollope, L’ange d’Ayala, 1881

Le Sermon sur la chute de Rome

18 décembre 2015

sermonLorsque j’ai eu le prix Goncourt 2012 dans les mains, j’ai forcément été dépitée : 202 pages seulement, moi qui n’ai de respect pour un roman qu’à partir de 500 pages… On me l’avait vanté comme un roman pas comme les prix littéraires habituels ; je n’ai pas été tout à fait d’accord. J’ai retrouvé le ton pessimiste français habituel, les belles références, les détails scabreux plantés ça et là pour dénoter que l’auteur connaît la vie. Bref, je n’ai pas aimé plus que ça.

Saint Augustin a pourtant toute ma sympathie. C’est la référence principale du narrateur, Matthieu. Ce garçon contemplatif éprouve une passion enfantine pour le village corse de ses vacances et l’ami qu’il s’est fait sur place, Libero. Les deux entament leurs études de philosophie, réunis pour la maîtrise à Paris. Ils développent une personnalité distante, un goût pour l’abstraction, un dédain des relations humaines, trop insignifiantes pour leur ambition intellectuelle.

Cette formation intellectuelle est une partie passionnante. L’auteur en profite au passage pour brocarder ses collègues trop médiatiques, qui font de la morale un fond de commerce. Comment deux jeunes hommes d’aujourd’hui pourraient être attirés par la pure spéculation intellectuelle ? La réponse semble bien une certaine inadaptation au monde, notamment en ce qui concerne Libero.

Il fallait se détourner des questions morales et politiques, gangrenées par le poison de l’actualité, et se réfugier dans les déserts arides de la métaphysique, en compagnie d’auteurs dont il était exclu qu’ils s’attirent un jour la souillure de l’intérêt journalistique.

Libero lisait les quatre sermons sur la chute de Rome en ayant le sentiment d’accomplir un acte de haute résistance (…).

Il reconnaissait sa défaite et donnait son assentiment, un assentiment douloureux, total, désespéré, à la stupidité du monde.

A la fin du master, les deux amis se trouvent dans un « état d’épuisement moral » tel que seule la perspective de reprendre la gérance d’un bar au village leur donne un peu d’enthousiasme. Ils cherchent à mettre un peu de vie dans l’établissement condamné à péricliter et y parviennent, un temps. Le bonheur n’est pas une chose facile à organiser, surtout lorsque l’on s’appuie sur des piliers de bars et des étudiantes un peu larguées qui ne trouvent rien de mieux à faire que de devenir serveuses.

Elles faisaient des études qu’elles n’aimaient pas et dont elles savaient qu’elles ne déboucheraient sur rien, ou elles y avaient déjà renoncé, elles n’osaient plus faire de projets, elles vivaient dans des villes sans joie dont la laideur les rendait tristes et où personne ne les attendait vraiment, elles savaient que la laideur finirait par s’installer bientôt dans leur âme pour s’emparer d’elles, elles y étaient résignées (…). »

On croise vaguement Aurélie, sœur de Matthieu, archéologue en Algérie. On a droit en parallèle à l’histoire de leur grand-père Marcel et ses périples céliniens en Afrique, une partie peu convaincante, du déjà lu.

L’auteur, lui-même professeur de philosophie, convoque ici Saint Augustin et sa démonstration que tout naît, grandit et meurt. « Les mondes passent des ténèbres aux ténèbres, l’un après l’autre. » On pourrait penser que c’est pompeux de s’appuyer sur Saint Augustin pour décrire la faillite d’une gargote dans un village corse mais les passages philosophiques ne sont pas désagréables. Il y aurait eu plein de détails passionnants à développer, on se doute qu’en deux-cent pages ce n’est pas possible. Les soirées dans le bar sont les scènes les plus vivantes. L’histoire est racontée à grands traits mais on ne peut pas vraiment s’y immerger.

Jérôme Ferrari, Le Sermon sur la chute de Rome, Actes Sud, 2012

L’Atelier de Marie-Claire

17 décembre 2015
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atelierLa jeune employée de ferme découverte dans Marie-Claire travaille maintenant dans un atelier de couture à Paris. Pour une provinciale comme elle, le quartier Montparnasse apparaît bondé, effervescent, toujours en travaux. Elle mène une vie modeste, attachée à ses collègues et nous conte ses humeurs passagères, les drames personnels qui l’entourent.

Au début, l’ambiance dans l’atelier apparaît sympathique. Le patron se montre colérique mais ne rechigne pas à participer au travail, en brodant à la machine. Il a d’ailleurs embauché la narratrice tôt dans la saison, malgré le manque d’activité, soucieux de lui fournir de quoi vivre. Les ouvrières sont ensuite gardées pour leur bonne humeur

« Il y avait, entre les patrons et les ouvrières, comme une association amicale. »

L’atelier est peuplé de rires, de discussions animées entre les ouvrières au surnom bien choisi : Bouledogue, Duretour… Toutes ressentent la joie de travailler, d’avoir de nouvelles clientes. Pour autant, la plupart mènent des vies difficiles, mères célibataires, ou vieilles filles. Les privations ne sont pas rares, surtout pendant l’été chômé.

Les portraits se succèdent, les commandes particulières de clientes, qui obligent l’atelier à s’affairer pour satisfaire leurs exigences. Le texte est rythmé par les saisons et les périodes d’activité ou de chômage.

« Si nous pouvions avoir la chance de ne plus faire de vêtements brodés ! »

Cette chance-là ne fut pas la nôtre, au contraire. Les clientes recommandaient expressément des broderies, beaucoup de broderies. Il fallait broder et rebroder tous les costumes, qu’ils fussent de laine, de toile ou de soie. On eût dit que la broderie était la seule chose digne de parer les femmes et qu’il ne leur serait plus possible de vivre sans cela. »

Si la jeune femme s’épanche peu sur ses propres sentiments, on devine que sa vie étriquée commence à lui peser. Comme dans Marie-Claire, règne un grand pessimisme sur les relations amoureuses. La joie de l’atelier s’effiloche, la réussite matérielle de certaines ne conduit pas forcément au bonheur.

J’ai découvert ce texte en version audio. Son format court s’y prête bien et l’ambiance quelque peu mélancolique est ici bien servie par le lecteur.

Marguerite Audoux, L’Atelier de Marie-Claire, 1920

Chat thérapie

10 octobre 2015

chattherapieVoici un petit livre de coloriage qui m’a beaucoup amusée au début de cette année. Il s’agissait alors du premier livre du genre sur le thème du félin, et parmi les premiers un peu plus petits que le format A5. Le petit chat sur la couverture m’a souri avec bonhomie, tandis que je cherchais un livre de coloriage à offrir à une personne de ma famille pour les fêtes. Je n’ai pas trop hésité à m’offrir ce petit cadeau, sachant combien les fêtes en famille allaient être éprouvantes… Je n’ai pas été déçue (pour les deux).

Comme je le précisais au début, il n’y avait pas encore pléthore de livres de coloriage sur le chat. Ensuite, chaque éditeur y est allé de son mini ou grand cahier, Hachette en a fait plusieurs autres après celui-là, jusqu’à l’indigestion de poils, de moustaches et de coussinets. Eh bien, j’en ai feuilleté quelques uns, histoire de voir si j’allais trouver mieux, et je n’ai pas regretté mon petit achat de l’hiver. Ce livre est tout simplement top délire. Si la plupart des livres de coloriage essaient de faire joli, puisant dans toutes les traditions des arts décoratifs, celui-ci est drôle, voire carrément psychédélique, sans être pour autant infantile.

Chaque dessin est signé, ce qui fait que nous reconnaissons le style et les thèmes favoris des différent-es dessinateurs-trices. Un court portrait est aussi dédié à chacun-e à la fin :

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Vincent Jaunatre propose des mandalas originaux. Un mandala de chat, c’est un mandachat ?

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Lidia Kostanek aime bien les couronnes de fleurs et les frises où la silhouette du chat devient un simple élément du décor.

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Géraldine Méo propose les dessins les plus réalistes, avec pas mal de détails.

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Emilie Ramon fait des dessins très pop.

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Charlotte Segond-Rabilloud dessine des paysages bucoliques naïfs, des pages presque abstraites et des portraits de chats à l’ancienne.

L’avantage du format, c’est qu’on peut envisager de terminer un coloriage en une à deux heures, s’il n’est pas trop élaboré. Ça m’a complètement libérée, à un moment où je ne maîtrisais pas assez la technique pour oser me lancer dans mes livres préférés. J’ai pu tester des associations de couleurs sur les frises, m’en donner à cœur joie avec les stylos fluos, et même tenter les crayons aquarellables, sans en abuser, les pages n’étant pas d’une qualité suffisante pour ne pas gondoler.

Je le retrouve avec plaisir lorsque je suis à la recherche d’un dessin pas trop prise de tête et qui ne prendra pas trois mois à être terminé. On passe d’un style à l’autre, avec les paysages, les portraits, les mandalas, les pages d’inspiration égyptienne, les pages pop à « slogan » «(genre « Miao Meow »), très régressives. Bref, ce livre ne donne pas l’impression d’être une artiste accomplie mais permet de passer un moment léger et coloré.

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Chat thérapie : 100 coloriages anti-stress, Hachette, 2014

Nouveaux projets

8 octobre 2015

Me voilà repartie dans un projet très chronophage ! C’est assez effrayant, sitôt que je lâche un peu du lest pour m’accorder du temps juste pour moi, je repars dans un tourbillon dont je ne vois pas le bout. L’avantage, ici, c’est qu’il y a un bénéfice personnel à la clef, à savoir une évolution professionnelle. Mais, au bout de cette quête, bien peu d’élus. Je parle évidemment d’un concours, d’un niveau propre à ne pas se faire trop d’illusions au moment où l’on valide son inscription sur le site.

Ça fait une bonne année que je m’accorde des vacances, cela dit (hum, si on peut inclure un déménagement dans cette catégorie…). J’ai donné sans retenue dans le lâcher-prise et j’y ai trouvé un certain plaisir. Je ne me suis pas forcée à avoir une vie sociale trépidante et, bien que la transition ait été quelque peu brutale après plusieurs années particulièrement « mondaines », j’ai du reconnaître que c’était mieux pour moi à ce moment-là.

Toutes les techniques de relaxation ont été bonnes à prendre. Quelques séances de sophrologie, au milieu d’un parc, pour canaliser cette respiration parfois trop stressée. Un chat, pour les ronrons et les séances de cache-cache, et la leçon philosophique d’une vie dédiée au bien-être égoïste. Beaucoup de coloriages, activité qui m’a tout de suite plu sur le plan manuel mais dont je ne ressentais aucun bienfait déstressant. J’ai fini par comprendre qu’à travers cette activité, je tentais ni plus ni moins l’entrée en méditation à la sauvage, ce qui ne me valait qu’une avalanche de pensées négatives, problèmes ressassés, solides rancunes auxquelles je me cramponnais avec toute ma dignité offensée… Je n’ai pas encore réussi à dépasser complètement ce stade, mais j’ai amélioré ma technique aux crayons !

A toutes ces activités hautement enrichissantes, j’ajouterai le jardinage, qui réveille mon attrait pour les connaissances encyclopédiques plus ou moins utiles. Heureusement, la surface du balcon limite la multiplication des pots. Mais j’ai passé les deux derniers mois à récolter toutes sortes de graines et donc à élaborer d’ambitieux projets pour le printemps prochain.

Aussi curieux que cela puisse sembler, mes tentatives de semis de pamplemoussier continuent à attirer de nouveaux visiteurs sur ce blog ; je vais donc clore cette note sur une présentation du pamplemoussier, semé en 2006, dans toute sa splendeur estivale :

IMG_3454Pour un arbre âgé de neuf ans, on ne peut pas dire qu’il soit très impressionnant. Pourtant, il a résisté à un semis en chambre de bonne orientée plein nord, plusieurs déménagements et un hiver exposé à tous les vents. C’est peut-être pour ça qu’il m’est si cher et que sa persévérance m’encourage chaque année.

Bridget Jones : Mad about the Boy

18 août 2015

bridgetPeut-on résister à un troisième tome des aventures de l’héroïne anglaise la plus emblématique de la vie sentimentale des années 90 ? Tant qu’on ne tombe que sur la version française, oui. Mais dès que j’ai eu la VO à portée de main, j’ai sauté sur le dernier Bridget Jones !

Ce n’est pas un spoiler que d’annoncer la triste vie de Bridget au début de ce roman. Sans entrer dans les détails, elle arrive à la cinquantaine, veuve depuis quatre ans, avec deux enfants en bas âge. Une fois ce premier choc digéré, et les quelques phrases mélancoliques de rigueur passées, nous retrouvons Bridget telle que nous la connaissons : célibataire, désemparée. Je soupçonne Helen Fielding de lui avoir réservé ce vilain sort juste pour avoir un prétexte de l’envoyer draguer sur internet, ce qu’elle n’aurait évidemment pas fait si elle avait eu une vie conjugale équilibrée avec le personnage masculin le plus sexy après Mr Darcy de Pride and Prejudice, dont on ne sait plus trop lequel inspire l’autre (de toute façon, Colin Firth est toujours bien).

Pour l’heure, Bridget tente avec assez peu de succès de rester saine d’esprit avec deux enfants en pleine santé, à l’ère des jeux vidéos. Elle a de nombreux soucis, notamment arriver à l’heure à l’école le matin, utiliser les télécommandes, éradiquer de régulières invasions de poux, draguer à l’ère de Twitter tout en étant une « social media virgin ». Les autres mères sont naturellement douées d’une efficacité militaire et elle ne fait qu’afficher une confusion proprement pathologique lorsqu’elle est confrontée à un enseignant particulièrement rigide, toujours là au mauvais moment pour constater le désastre. Elle n’arrange rien avec ses habituelles saines lectures, se créant un idéal des mères françaises toujours impeccables, des enfants français toujours charmants (je suis donc entourée d’aliens au quotidien).

Heureusement, ses amies s’inquiètent pour elle et décident qu’il est temps qu’elle se remette en selle. Elle peut donc bientôt ajouter à ses ennuis :

  • Etre obsédée à propos de ses abonnés et désabonnés sur Twitter ;
  • Devenir squelettique suite à son premier régime réussi ;
  • Briser toutes les DATING RULES et rester frustrée sexuellement. Retenons donc cette règle essentielle : DO NOT TEXT WHEN DRUNK.

Un regrettable craquage twittesque à propos d’oiseaux lui fait perdre beaucoup d’abonnés et gagner un « toy boy ». C’est la partie la plus touchante du roman, lorsqu’on voit cette femme d’âge mûr oublier toutes ses idées préconçues dans les bras d’un homme plus jeune, aussi barré qu’elle. Il y a un cocktail assez détonant dans ce roman d’humour et d’émotion, et un regard toujours pertinent sur la société (qu’on trouvait dans les deux premiers romans, mais pas dans les films à la sauce hollywoodienne). J’ai aimé la façon plutôt saine dont elle accepte le vieillissement, malgré quelques sursauts de coquetterie qui ne lui réussissent pas.

« But surely it is not normal to be too vain to put on your reading glasses to nit-comb your toy boy ? »

La fin, si elle est satisfaisante, donne dans le conventionnel. Pensez aux cinq dernières pages d’Harry Potter… Les dernières péripéties font tout à fait scène de film, avec une belle déclaration, où le simple mot « …yet » prend un sens très sexy. J’aurais bien aimé un tome intermédiaire, où l’on verrait Bridget lors de ses accouchements, avec toutes les possibilités calamiteuses liées au personnage. Mais il semble que la vie quotidienne lui donne suffisamment de fil à retordre pour avoir besoin d’en rajouter !

Helen Fielding, Bridget Jones : Mad about the Boy (Jonathan Cape, 2013)

Clarissa: or The History of a Young Lady

30 juillet 2015

clarissaCette note de lecture va commencer par un bien triste constat : cela fait huit mois que j’ai entamé la lecture de Clarissa Harlowe, de Samuel Richardson. J’en suis au troisième livre, sur neuf, et je ne m’en fais pas trop. Ce n’est pas que la lecture en soit désagréable ; j’y reviens toujours avec plaisir. Mais quand je vois qu’en trois cent pages, elle ne fait que dire que sa famille est méchante et qu’elle est bien malheureuse, je me dis qu’elle va bien tenir deux cent pages de plus et je la confie aux bons soins du Monde des livres tandis que j’ouvre d’autres romans plus trépidants.

Clarissa est pourtant une héroïne plus intéressante que Pamela, qui présentait l’inconvénient d’être heureuse et mariée dès le premier tome. Evidemment, je connais la fin, difficile à ignorer pour un classique aussi célèbre, ce qui n’en rend ses péripéties que plus poignantes. Clarissa est l’héroïne idéale des romans sentimentaux de l’époque (belle, cultivée et raisonnable), bonne à adopter ou à canoniser sur le champ. Elle fait le bonheur de sa famille et s’occupe en écrivant à son amie Anna Howe ; ce roman épistolaire reprend donc la formule à succès de Pamela, avec peu de narrateurs : principalement Clarissa, avec de temps à autres une réponse d’Anna, puis… un homme.

L’arrivée d’un soupirant pour sa sœur Arabella signe le début du roman et la fin de la vie paisible de la famille Harlowe. Ce Lovelace a une réputation de noceur et se met bientôt toute la famille à dos. Il joue avec Arabella, se bat avec le frère, provoque des coliques chez la mère. Son admiration déclarée pour Clarissa ne fait qu’envenimer les choses. Elle répond sans effusion à ses courriers, par intérêt pour son intelligence manifeste. A une autre époque, elle aurait pu s’épancher sur Twitter, créer sa chaîne Youtube avec beaucoup de haul broderie et papeterie. Faute d’une diversité suffisante de correspondants, sa curiosité intellectuelle la fait passer pour une aguicheuse sans vergogne et c’est le drame : elle va ramener ce libertin détestable dans la famille, il faut la marier !

Clarissa ne mesure pas encore toute la perversité de sa fratrie, qui contamine bientôt les personnes les plus chères de son entourage. Un esprit de vengeance particulièrement retors leur fait promouvoir le lien matrimonial avec Mr Solmes, dont la seule qualité, malheureusement, est d’être persévérant. Hors de question qu’elle se marie avec ce pignouf. Sa famille emploie alors la même méthode que dans Pamela, une pression très subtile, comme dans cette diatribe de sa mère :

Once more, however, I will put it to you, —Are you determined to brave your father’s displeasure ? —Are you determined to defy your uncles ? —Do you choose to break with us all, rather than encourage Mr Solmes ? —Rather than give me hope?

Clarissa tient bon. Elle devient prisonnière et condamnée à une union contraire à toutes ses aspirations. Une bien fâcheuse posture, dont elle met plusieurs tomes à se libérer.

Voici enfin l’entrée en scène épistolaire de Lovelace, au bout de plus d’une centaine de pages. Je m’attendais à un Valmont, en encore plus cynique et calculateur. En fait, il clame son amour, en vers, façon Joe Dassin. Il concède à son ami avoir beaucoup plu aux femmes mais là, il s’agit de choses sérieuses : il a rencontré un ange, l’amour a fait de lui un autre homme. Clarissa est loin d’être aussi élogieuse envers lui :

But I used then to say, and I still am of opinion, that he wants a heart: and if he does, he wants every thing.

Cloîtrée, persécutée, coupée de ses amies, Clarissa n’a droit qu’à une promenade quotidienne vers son poulailler favori, lequel poulailler semble jouer le rôle de la bibliothèque dans Interstellar. Après bien des souffrances, la voilà enfin projetée hors de l’espace-temps des jeunes filles convenables : elle s’enfuit avec le beau Lovelace ! Ô, lectrices patientes, vous trépignez à présent ! Mais pour connaître la suite, il n’y a plus qu’à espérer que je tombe sur moins de sagas fantasy alléchantes et d’essais pertinents. Il faut ni plus ni moins que je vide ma chère Fulberte, ma liseuse, de tous ses titres, exceptés les six tomes restants de Clarissa Harlowe. C’est beaucoup me demander, d’autant que je suis en vacances, et que je n’en fais qu’à ma tête…

J’ai trouvé remarquable dans ce roman l’adoption d’un point de vue féminin, sans aucune indulgence pour les hommes. Par exemple, Clarissa et Anna se font l’observation que le mauvais caractère est plus fréquent chez eux que chez les femmes. Chez les deux jeunes femmes encore célibataires, il y a la nette conscience d’un rapport de pouvoir, dont seul leur prix de filles à marier les protège, relativement. Elles ne sont pas impatientes de tomber sous la coupe d’un homme.

Our sex perhaps must expect to bear a little—uncourtliness shall I call it?—from the husband whom as the lover they let know the preference their hearts gave him to all other men.

Ou encore :

How charmingly might you and I live together, and despise them all! But to be cajoled, wire-drawn, and ensnared, like silly birds, into a state of bondage, or vile subordination; to be courted as princesses for a few weeks, in order to be treated as slaves for the rest of our lives.

Le portrait du libertin est plus élogieux que je ne m’y attendais et, petit à petit, se dessine une analyse de la psychologie masculine tout aussi fine que pour les personnages féminins. L’amoureux transi se révèle bientôt dans toute sa perversité. C’est le désir de domination, bien plus que la tendresse, qui motive le ténébreux Lovelace. Il se livre sans détour dans ses lettres à son ami et complice, lui révélant que s’il peut éprouver de la pitié pour l’ingénuité, la résistance déclarée excite son désir de soumission totale de la femme trop réticente. Il semble donc bien que rien de bon ne peut sortir de l’union entre les deux, chacun évoluant dans un univers mental complètement différent.

Je me donne encore une année, en comptant large, pour venir à bout de ce roman (!). Son style empesé, ses nombreuses répétitions de situations, d’expression de sentiments, n’en font pas une lecture trépidante. La lecture en est cependant agréable et je suis heureuse de rencontrer ces personnages devenus des archétypes dans la culture occidentale.

Samuel Richarson, Clarissa: Or The History of a Young Lady, 1748